Partie 2 — La morte qui écrivait encore

Adrien n’a pas crié.
Pas tout de suite.
Il a plié la lettre avec une lenteur presque respectueuse, comme si le papier était une peau fragile.
Puis il s’est tourné vers le maître de cérémonie.
— Fermez les portes.
Un frisson d’incompréhension a traversé la chapelle.
Le père de Clémence, Bertrand d’Orvilliers, s’est avancé d’un pas, son visage aristocratique déjà durci par l’indignation.
— Adrien, voyons. Tu ne vas pas transformer une plaisanterie sordide en incident diplomatique.
Adrien l’a regardé.
— Je n’ai pas demandé votre avis.
Bertrand s’est immobilisé.
Dans le monde où ils vivaient, personne ne parlait ainsi au patriarche d’Orvilliers.
Personne, sauf un homme qui venait de comprendre qu’on lui avait peut-être volé huit ans de sa vie.
— Augustin, a appelé Adrien.
Le chef de sécurité du château, ancien commandant de gendarmerie, est apparu près de l’entrée.
— Monsieur ?
— Personne ne sort. Pas les invités. Pas le personnel. Pas la famille.
Un murmure scandalisé a parcouru l’assemblée.
— C’est illégal ! a lancé Clémence.
Adrien s’est tourné vers elle.
— Alors appelle la police.
Elle a serré les lèvres.
— Tu es ridicule.
— Appelle-la.
Elle n’a pas bougé.
Adrien a tendu son propre téléphone à Augustin.
— Prévenez le procureur Delmas. Dites-lui que je demande l’ouverture immédiate d’une enquête pour disparition forcée, falsification d’actes, séquestration possible, menaces sur mineurs et tentative d’escroquerie familiale. Dites-lui aussi que deux enfants viennent de remettre une lettre écrite par une femme que l’on m’a déclarée morte il y a huit ans.
Le visage d’Hortense de Valombre s’est vidé.
— Adrien, tu perds la tête.
Il n’a pas tourné les yeux vers elle.
— Peut-être. Mais cette fois, je veux la perdre devant témoins.
Noé chancela légèrement.
La petite Lina glissa de son dos.
Adrien fit un mouvement vers eux.
Le garçon recula par réflexe.
Ce recul lui fendit le cœur.
— Je ne vous ferai pas de mal, dit-il doucement.
Noé avala sa salive.
— Maman disait que vous ne saviez pas. Mais elle disait aussi qu’il fallait se méfier des grandes maisons.
Adrien sentit la honte lui brûler la gorge.
— Ta mère avait raison.
Il retira sa veste de cérémonie et la posa sur les épaules de Lina.
La petite fille tremblait.
— Tu as froid ?
Elle hocha la tête.
— Tu as faim ?
Elle regarda son frère avant de répondre.
Noé dit :
— On a mangé dans le train.
— Quoi ?
— Un pain au lait.
Adrien ferma les yeux.
Pendant que trois cents invités attendaient un dîner de mariage préparé par deux chefs étoilés, ses enfants avaient traversé la France avec un pain au lait.
Ses enfants.
Le mot était encore trop immense pour tenir dans sa poitrine.
Il s’accroupit devant eux.
— Quel âge avez-vous ?
— Sept ans, répondit Noé. Lina est née dix minutes après moi, mais elle est plus petite. Maman disait que c’était parce qu’elle avait mis plus de temps à choisir le monde.
Lina murmura :
— Maman disait des jolies choses.
Adrien eut l’impression qu’un couteau s’enfonçait lentement entre ses côtes.
— Oui, dit-il. Elle en disait beaucoup.
Clémence, voyant l’attention lui échapper, se redressa.
— Adrien, regarde-les. Ils ont l’âge parfait pour être utilisés. C’est trop facile. Une lettre, deux enfants, et tu vas croire n’importe quoi ?
Il s’est relevé.
— Tu n’as pas l’air surprise qu’Élise ait eu des enfants.
Elle pâlit.
— Je suis surprise par l’absurdité de la scène.
— Non. Tu es surprise qu’ils aient réussi à entrer.
La phrase frappa.
Hortense intervint.
— Adrien, ce n’est ni le lieu ni le moment. Ces enfants doivent être confiés aux services compétents, et nous réglerons cela après la cérémonie.
Noé poussa un petit cri.
— Non !
Il saisit Lina par les épaules.
— Maman a dit pas les services avant Monsieur Adrien. Elle a dit que la dame aux perles savait parler aux papiers.
Adrien se tourna lentement vers sa mère.
Hortense portait des perles.
Toujours.
Même ce soir, malgré le collier d’émeraudes, trois rangs de perles anciennes entouraient son poignet gauche.
— La dame aux perles ? répéta Adrien.
Hortense sourit avec mépris.
— Beaucoup de femmes portent des perles.
Noé secoua la tête.
— Pas comme elle. Maman disait que la dame aux perles sentait la violette froide et que ses bagues faisaient mal quand elle serrait le bras.
Hortense ne bougea pas.
Mais son regard changea.
Lina, jusque-là silencieuse, leva la main vers Clémence.
— Et elle, c’est la dame de la voiture noire.
Clémence blêmit.
— Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Lina se cacha derrière Noé.
— Elle est venue quand Maman toussait du sang. Elle disait qu’on devait rendre la lettre. Sinon elle dirait que Maman nous avait volés.
Adrien fit un pas vers Clémence.
— Tu es allée les voir ?
— Bien sûr que non.
Noé sortit quelque chose de la poche de sa chemise.
Une petite enveloppe plastique.
À l’intérieur, un bouton nacré.
— Maman a dit que si elle mentait, il fallait montrer ça. Il est tombé de son manteau quand elle a giflé Maman.
Cette fois, un murmure violent secoua la salle.
Clémence porta instinctivement la main à la manche de son manteau de mariée, posé plus tôt dans la sacristie.
Adrien regarda Augustin.
— Faites apporter son manteau.
— Adrien ! cria Clémence.
— Maintenant.
Deux minutes plus tard, une employée revint avec le manteau ivoire de Clémence.
La manche gauche avait un bouton manquant.
Un seul.
Le vide correspondait exactement au bouton dans l’enveloppe de Noé.
Adrien sentit quelque chose en lui devenir très calme.
Trop calme.
— La police arrive, dit Augustin près de lui.
— Bien.
Clémence recula.
Bertrand d’Orvilliers avança aussitôt.
— Ma fille n’a rien à dire sans avocat.
Adrien ne le quitta pas des yeux.
— Votre fille aurait dû penser à son avocat avant d’aller terroriser une mourante et deux enfants.
Hortense frappa le sol de sa canne fine.
— Assez ! Cette famille ne sera pas humiliée par une morte qui réapparaît sous forme de lettre !
Le mot morte traversa l’air.
Noé trembla.
— Elle est morte hier, dit-il.
Sa voix se brisa enfin.
— Pas avant. Pas dans l’accident. Hier.
Lina commença à pleurer.
Et, devant trois cents invités de la haute société, Adrien de Valombre tomba à genoux devant les deux enfants que personne n’avait voulu laisser entrer.
Il posa une main sur le marbre, comme pour ne pas s’effondrer complètement.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Noé le regarda.
— Maman disait que ce n’était pas votre faute si vous ne saviez pas.
Adrien leva les yeux vers sa mère.
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Puis vers Clémence.
— Mais maintenant, je sais.