PARTIE 2 — LE DÎNER DE GASPARDS

Le château de Valombre dominait la vallée comme une promesse ancienne.
Ses tours claires, ses toits d’ardoise et ses immenses fenêtres donnaient aux visiteurs l’impression d’entrer dans une famille intacte. Les domestiques marchaient sans bruit. Les portraits des ancêtres surveillaient les couloirs. Dans le grand vestibule, un bouquet de lys blancs embaumait l’air d’une odeur presque funèbre.
Madeleine monta directement dans sa chambre.
Aurore la suivit, muette.
Dès que la porte fut verrouillée, la petite fille éclata :
— Tu as dit qu’il était mon frère.
La duchesse se tourna vers elle.
Elle n’avait plus la force de jouer la froideur devant son enfant.
— Je le crois.
— Mais mon frère est mort.
Madeleine s’assit au bord du lit.
— C’est ce qu’on m’a dit.
Aurore pâlit.
— Qui ?
La question.
La bonne.
Celle qu’une enfant pose sans comprendre qu’elle ouvre une tombe.
Madeleine prit la broche de sa fille entre ses doigts.
L’autre moitié de la colombe.
— La nuit de ta naissance, j’ai entendu deux cris. Puis on m’a dit que le second bébé n’avait pas survécu. J’étais épuisée, droguée par les remèdes, entourée de gens qui parlaient à voix basse. Je n’ai pas vu son corps. On m’a dit que c’était mieux ainsi.
— Et tu les as crus ?
La naïveté cruelle de l’enfance.
Madeleine détourna les yeux.
— Oui.
Aurore sembla vouloir la condamner.
Puis son regard changea.
Elle vit peut-être enfin que sa mère ne venait pas de découvrir une erreur ancienne, mais une blessure vivante.
— Comment il s’appelle ?
— Je ne sais pas.
Ces quatre mots achevèrent Madeleine.
Elle ne connaissait pas le prénom de son propre fils.
À cet instant, on frappa.
— Madame la Duchesse ?
La voix de Marcel derrière la porte.
Madeleine ouvrit.
Le vieux cocher entra, chapeau à la main. Son visage tanné par les saisons était plus grave qu’elle ne l’avait jamais vu.
— Il est sauf, Madame.
Les jambes de Madeleine faillirent céder.
— Où ?
— À l’ancienne remise de Saint-Clair, chez sœur Angèle. Les hommes de Monsieur Gaspard le suivaient. On les a semés près du pont des Lavandières.
— Il y en avait combien ?
— Deux. Celui au chapeau mou, et un autre posté près du marché aux fleurs.
Aurore porta une main à sa bouche.
— Ils voulaient le tuer ?
Marcel hésita.
Madeleine répondit à sa place.
— Ils voulaient savoir qui il était. Ce qui revient au même.
Le vieux cocher sortit de sa poche un petit paquet enveloppé dans un mouchoir.
— Le garçon m’a remis ceci. Il a dit que si vous étiez vraiment celle qu’il devait trouver, vous sauriez lire.
Madeleine déplia le tissu.
À l’intérieur, il y avait un bout de papier jauni, protégé par une mince toile cirée.
Quelques lignes maladroites, tracées d’une écriture de femme.
S’il atteint sept ans, montrez la colombe à sa mère. Ne faites confiance ni au frère ni au prêtre du château. L’enfant s’appelle Louis. Il n’est pas mort. Pardonnez-moi. — Marguerite.
Madeleine relut trois fois.
Louis.
Son fils s’appelait Louis.
Pas dans sa bouche à elle.
Pas dans les registres.
Mais quelqu’un l’avait nommé.
Quelqu’un avait refusé que le bébé disparaisse sans un nom.
— Marguerite, murmura Madeleine.
Marcel baissa les yeux.
— La sage-femme.
Oui.
Marguerite Aubry.
Celle qui avait annoncé la mort du second enfant.
Elle avait disparu du village quelques semaines après la naissance, officiellement partie soigner une parente malade.
Madeleine comprit que cette femme n’avait peut-être pas tué son fils.
Peut-être qu’elle l’avait sauvé assez mal, assez tard, assez lâchement, mais sauvé tout de même.
— Où est-elle ? demanda-t-elle.
— On disait qu’elle était morte. Mais il existe encore une Marguerite à l’hospice des Sœurs Grises, près de Rouen. Une vieille femme presque aveugle.
Madeleine serra le papier.
— Envoyez quelqu’un.
Marcel secoua la tête.
— Pas quelqu’un, Madame. Moi.
— Non. J’ai besoin de vous ici.
— Justement. Si Monsieur Gaspard apprend que je suis parti, il comprendra que l’enfant est important. Il faut lui laisser croire que vous l’avez méprisé pour de bon.
Aurore murmura :
— Et Louis ?
À ce prénom, Madeleine ferma les yeux.
Il était déjà dans la pièce.
Il avait rempli l’espace comme une bougie allumée dans une crypte.
— Louis reste caché.
— Je veux le voir.
— Pas ce soir.
— Mais il est mon frère !
— Justement. Si tu l’aimes déjà, tu vas apprendre la première règle des familles dangereuses : parfois, il faut cacher ce qu’on aime le plus.
Un domestique frappa.
— Madame, Monsieur le comte de Miremont vient d’arriver.
Gaspard.
Madeleine se leva.
Son reflet dans le miroir lui fit presque peur.
Son visage avait retrouvé la noblesse lisse des femmes élevées pour survivre aux guerres de salon. La soie blanche de sa robe, tachée à peine de poussière sur l’ourlet, la rendait irréelle. Une larme séchée avait laissé une trace presque invisible sur sa joue.
Elle l’effaça.
— Aurore, tu descendras au dîner. Tu ne parleras pas du garçon. Tu ne toucheras pas ta broche. Tu ne regarderas pas ton oncle avec haine.
— Je ne suis pas sûre d’y arriver.
— Moi non plus.
La petite fille la fixa.
— Tu as peur ?
Madeleine répondit honnêtement :
— Plus que je ne l’ai jamais été.
— Alors pourquoi tu descends ?
La duchesse regarda la porte.
— Parce qu’il faut que le loup continue de manger à table pendant que nous comptons ses dents.
Dans la salle à manger, Gaspard de Miremont était déjà installé près de la cheminée, un verre de cognac à la main.
Il avait quarante-six ans, des cheveux blonds tirant vers le gris, des yeux clairs, un sourire calme et cette élégance impeccable des hommes qui ne se pressent jamais parce qu’ils ont toujours payé quelqu’un pour courir à leur place.
Le duc Armand, mari de Madeleine, se tenait à côté de lui. Grand, fatigué, encore beau, il parlait de la pluie et des récoltes. Armand ignorait tout.
Ou presque.
Madeleine l’avait aimé pour sa droiture, mais cette droiture même l’avait parfois rendu aveugle. Il croyait les papiers. Les registres. Les médecins. Les prêtres. Il croyait que le monde noble, malgré ses cruautés, obéissait encore à quelques lois sacrées.
Il n’avait jamais soupçonné que son fils avait pu vivre quelque part.
Parce que soupçonner cela aurait exigé de regarder en face l’abîme.
— Ma chère sœur, dit Gaspard en s’inclinant devant Madeleine. On m’a dit que vous aviez eu une petite scène en ville avec un mendiant.
Le sang de Madeleine se glaça.
Déjà.
Il savait déjà.
Elle força un rire léger.
— Les places publiques sont devenues impossibles. On ne peut plus acheter un ruban sans qu’un enfant sale vous tire par la manche.
Gaspard sourit.
— Celui-ci avait, paraît-il, un objet assez singulier.
Madeleine s’assit.
Aurore prit place à sa droite.
— Une breloque, répondit la duchesse.
— Vraiment ?
— Tu sais comment sont les enfants des rues. Ils volent dans les poches, dans les sacristies, dans les cimetières. Celui-ci avait probablement dérobé quelque chose à un marchand d’antiquités.
Gaspard la regarda.
Longtemps.
— Et tu ne l’as pas fait arrêter ?
— Pour une breloque ? J’avais autre chose à faire.
Il porta son verre à ses lèvres.
— Tu as toujours été trop douce avec la misère.
— Et toi, trop intéressé par les détails sans importance.
Armand fronça les sourcils.
— De quel enfant parlez-vous ?
Gaspard répondit avec un sourire :
— Une petite apparition sur la place. Rien qui mérite ton attention.
Madeleine vit Aurore serrer sa serviette sous la table.
Elle posa doucement son pied sur celui de sa fille.
Un avertissement.
Le repas commença.
Potage.
Poisson.
Volaille.
Vin blanc.
Puis vin rouge.
Chaque geste de Gaspard semblait normal.
C’était cela, le plus horrible.
L’homme qui avait peut-être volé un nourrisson discutait de vendanges.
Il complimentait la sauce.
Il demandait à Aurore si ses leçons de piano progressaient.
La petite répondit avec une politesse glacée.
Au dessert, Gaspard posa enfin le dossier sur la table.
— Ma chère Madeleine, puisque nous sommes réunis, je souhaiterais régler cette vieille formalité de Miremont. Rien d’urgent, bien sûr. Mais plus nous attendons, plus les administrateurs s’agitent.
Armand se redressa.
— Quelle formalité ?
— La confirmation officielle de l’absence d’héritier mâle issu de Madeleine. Une pure clause successorale. Le pauvre petit étant mort à la naissance, il faut simplement consolider les droits d’Aurore et simplifier la gestion.
Madeleine sentit sa gorge se refermer.
Le pauvre petit.
Louis.
Caché à Saint-Clair.
Affamé le matin même.
Et cet homme disait le pauvre petit en découpant une poire pochée.
Armand baissa les yeux vers le dossier.
— Pourquoi maintenant ?
Gaspard sourit.
— Parce qu’Aurore a sept ans depuis trois semaines. La clause du duc Hugues arrive à échéance. Sans acte clair, les revenus de Miremont pourraient être bloqués.
Madeleine prit le porte-plume.
Gaspard eut un léger mouvement de satisfaction.
Elle le vit.
Là.
Cette faim.
Pas immense.
Pas spectaculaire.
Mais réelle.
Elle posa la plume sur le papier.
Puis la releva.
— Je signerai demain.
Le sourire de Gaspard vacilla.
— Pourquoi attendre ?
— Parce que j’ai mal à la tête.
— Ce n’est qu’une signature.
— Alors elle ne souffrira pas d’une nuit de sommeil.
Le ton était doux.
Indiscutable.
Armand regarda sa femme.
Il la connaissait assez pour sentir qu’une guerre venait de commencer sans bruit.
— Madeleine a raison, dit-il. Nous signerons demain.
Gaspard plia lentement les mains.
— Naturellement.
Mais ses yeux disaient autre chose.
Ils disaient : demain, l’enfant devra être mort.
Cette nuit-là, Madeleine ne dormit pas.
À minuit, elle rejoignit son mari dans la bibliothèque.
Armand était debout devant le feu, le dossier de Gaspard à la main.
— Dis-moi la vérité.
Madeleine s’arrêta sur le seuil.
— Sur quoi ?
Il leva les yeux.
— Sur ce que j’ai vu dans ton visage quand Gaspard a parlé du pauvre petit.
Le masque de Madeleine se fissura.
— Armand…
— Notre fils est-il mort ?
La question tomba entre eux.
Sept ans de douleur contenue se dressèrent dans la pièce.
Madeleine ouvrit la main.
Dans sa paume reposait le papier de Marguerite.
Armand le lut.
Son visage changea.
— Louis, murmura-t-il.
Il dut s’asseoir.
Madeleine s’approcha.
— Je l’ai vu aujourd’hui.
Le duc porta une main à sa bouche.
— Vivant ?
— Vivant.
Il ferma les yeux.
Pendant une seconde, Madeleine crut qu’il allait s’effondrer.
Puis il se leva brusquement.
— Où est-il ?
— Caché.
— Je vais le chercher.
— Non.
— C’est mon fils !
— Et Gaspard le fera tuer si tu sors maintenant avec tes hommes et ton honneur. Je t’en supplie, Armand. Pour une fois, ne sois pas droit trop tôt.
Il la regarda.
Cette phrase lui fit mal.
Mais il comprit.
— Tu crois que Gaspard…
— Je crois que mon frère savait que Louis vivait. Je crois qu’il a payé pour qu’il disparaisse. Je crois qu’il a des hommes en ville. Et je crois qu’il veut que je signe demain pour enterrer juridiquement l’enfant avant de l’enterrer pour de bon.
Armand serra le papier si fort qu’il faillit le déchirer.
— Alors que faisons-nous ?
Madeleine regarda les flammes.
Elle vit le visage sale de Louis.
Les larmes d’Aurore.
Le sourire de Gaspard.
— Nous signons presque, dit-elle.
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— Presque ?
— Assez pour qu’il s’approche. Pas assez pour qu’il gagne.