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Partie 2 — La chambre sous surveillance

L’hôpital privé Saint-Augustin fut placé en état de siège avant même notre arrivée.

J’avais financé son aile pédiatrique dix ans plus tôt, mais ce jour-là, aucun nom sur une plaque de marbre ne pouvait m’acheter la seule chose que je voulais : certitude.

Inès vivait.

Faiblement.

Mais elle vivait.

Le professeur Samuel Renaud, chef du service de réanimation, me prit à part après les premières évaluations.

Il avait le visage fermé d’un homme habitué à annoncer le pire, mais pas à le découvrir dans un cercueil.

— Monsieur de Montreuil, votre fille présente un état de sédation profonde incompatible avec le récit qui nous a été transmis.

— Parlez clairement.

— Elle n’a pas été morte puis miraculeusement revenue. Elle a été déclarée morte alors qu’elle ne l’était pas.

Les mots entrèrent en moi un par un, comme des clous.

— Par Caradec.

— Je ne peux pas encore me prononcer sur les responsabilités. Mais médicalement, les signes ne concordent pas avec un décès réel survenu il y a trois jours.

— Trois jours dans un cercueil ?

Il secoua la tête.

— Non. Elle n’a pas passé trois jours enfermée ainsi. D’après son état, elle a probablement été maintenue ailleurs sous sédation, puis placée dans le cercueil peu avant la mise en bière ou avec un dispositif permettant de retarder certains signes. Il faut une expertise médico-légale complète.

Je posai une main contre le mur.

Le couloir tanguait.

— On l’a préparée.

— Oui.

— Comme un objet.

Le professeur ne répondit pas.

C’était inutile.

Malo était dans une salle voisine avec une infirmière et deux policiers. Il avait refusé de lâcher ma cravate jusqu’à ce qu’on lui donne une couverture chauffante.

Je demandai à le voir.

Le commandant de police chargé des premières constatations, Nora Vasseur, m’arrêta dans le couloir.

— Monsieur de Montreuil, l’enfant est un témoin essentiel. Il doit être entendu avec précaution.

— Je ne veux pas l’influencer. Je veux m’assurer qu’il n’a pas peur.

Elle me jaugea.

— Beaucoup d’hommes puissants disent cela avant d’écraser un témoin.

— Beaucoup d’hommes puissants n’ont pas sorti leur fille d’un cercueil il y a une heure.

Son regard ne s’adoucit pas, mais il changea.

— Cinq minutes. Je reste.

Malo était assis dans un fauteuil trop grand, les cheveux encore humides, les joues creusées par la fatigue. Il tenait une tasse de chocolat entre ses mains sans boire.

Quand il me vit, il se leva aussitôt.

— Monsieur, elle va mourir ?

Je m’accroupis devant lui.

Je n’avais pas l’habitude de m’accroupir devant les gens.

Ce petit garçon venait pourtant de me rappeler que la hauteur sociale ne sert à rien face à un cercueil fermé.

— Elle respire. Les médecins se battent.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Je suis arrivé à temps ?

Ma gorge se serra.

— Oui, Malo. Tu es arrivé à temps.

Il se mit à pleurer si brutalement que son petit corps sembla se casser en deux.

Je ne savais pas comment consoler un enfant qui venait de sauver le mien. Alors j’ai fait ce que je n’avais pas assez fait avec Inès ces dernières années : je suis resté là. Sans phrase brillante. Sans promesse impossible.

Seulement là.

Le commandant Vasseur me rappela à l’ordre après cinq minutes.

Dans le couloir, elle dit :

— Votre épouse est introuvable.

Je me retournai.

— Pardon ?

— Elle a quitté le cimetière avant l’arrivée de nos collègues. Le docteur Caradec aussi. Vos hommes ont suivi deux véhicules, mais il y a eu diversion.

Baptiste apparut au bout du couloir, visage livide.

— Monsieur, je suis désolé.

Je le connaissais depuis quinze ans.

Je ne l’avais jamais vu aussi honteux.

— Expliquez.

— Deux voitures identiques. Chauffeurs interchangeables. On pensait suivre Madame. C’était sa secrétaire. Hélène a quitté les lieux dans le véhicule du docteur Caradec.

— Depuis combien de temps ?

— Quarante minutes.

Je fermai les poings.

Hélène avait prévu même sa fuite depuis un cimetière.

Cela signifiait une chose : elle savait que le plan pouvait échouer.

Le commandant Vasseur demanda :

— Elle a des résidences secondaires ?

Je ris sans joie.

— Trop.

— Des lieux où elle irait instinctivement ?

Je pensai à notre appartement avenue Montaigne, au chalet de Megève, à la villa de Cap-Ferrat, à Val-Dieu, au petit hôtel particulier qu’elle avait gardé rue de Varenne avant notre mariage.

Puis je pensai au papier rouge.

— Val-Dieu.

— Pourquoi ?

— C’est là que tout a commencé.

Baptiste intervint :

— J’ai déjà verrouillé les accès informatiques, mais le personnel sur place est réduit.

— Appelez le régisseur. Personne ne touche à l’aile médicale. Personne ne brûle rien. Personne ne laisse sortir aucun véhicule.

Il passa l’appel.

Personne ne répondit.

Le commandant Vasseur comprit.

— Nous envoyons une équipe.

— J’y vais.

— Non.

Je la regardai.

Elle ne recula pas.

— Monsieur de Montreuil, votre fille est ici. Votre femme est suspectée. Votre médecin aussi. Si vous partez en croisade privée, vous fragilisez l’enquête et vous leur offrez un argument.

— Je ne reste pas les bras croisés.

— Alors utilisez-les pour signer les autorisations dont nous avons besoin.

Elle était rude.

Elle avait raison.

Je signai.

Accès aux dossiers médicaux.

Accès aux caméras.

Accès aux véhicules.

Accès au domaine.

À dix-huit heures, Inès bougea.

Je fus appelé dans sa chambre.

On m’avait autorisé à entrer deux minutes, équipé comme si j’allais approcher un secret fragile.

Elle était reliée à des machines, plus pâle que tout ce que mon esprit pouvait supporter.

Ses paupières tremblaient.

Je pris sa main.

— Inès.

Ses lèvres bougèrent.

Le professeur Renaud se pencha.

— Ne la forcez pas.

Mais Inès voulait parler.

Un souffle.

Un son cassé.

— Papa…

Je me penchai, brisé.

— Je suis là.

Elle ouvrit les yeux.

Ses pupilles cherchèrent les miennes.

— Hélène…

Je sentis la main du professeur sur mon épaule.

— Doucement.

Inès murmura :

— Elle… a pris… le dossier.

— Quel dossier ?

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Maman…

Ma première épouse.

Claire.

Morte dans un accident de voiture quinze ans plus tôt.

Je crus d’abord qu’Inès délirait.

Puis elle ajouta :

— Maman… pas accident.

Le monde devint blanc.

Je ne sais pas combien de secondes je suis resté sans respirer.

Claire.

Ma Claire.

La femme que j’avais aimée avant Hélène.

La mère d’Inès.

Officiellement morte sur une route mouillée, un soir de novembre, après une perte de contrôle.

J’avais passé quinze ans à vivre avec cette absence comme on vit avec une pièce condamnée dans sa propre maison.

Inès serra très faiblement ma main.

— Papier rouge… coffre… maman savait…

Les machines s’affolèrent.

Le professeur Renaud me repoussa doucement mais fermement.

— Sortez.

— Non.

— Sortez si vous voulez qu’elle vive.

Je sortis.

Dans le couloir, je m’appuyai contre le mur.

Claire.

Le papier rouge.

Hélène.

Caradec.

Val-Dieu.

Tout se reliait soudain à une vitesse insupportable.

Baptiste arriva, téléphone à la main.

— Monsieur.

Je levai les yeux.

— Parlez.

— Le régisseur de Val-Dieu ne répond toujours pas. Mais la vidéosurveillance extérieure vient de se reconnecter brièvement. On a capté Madame Hélène entrant dans le domaine il y a vingt minutes avec le docteur Caradec.

— Ils sont là-bas.

— Oui.

Il hésita.

— Et ils transportaient une caisse métallique rouge.

Le papier rouge n’était peut-être pas un document.

Ou alors il était caché dans quelque chose de cette couleur.

Le commandant Vasseur, qui avait entendu, donna déjà des ordres à ses équipes.

Moi, je regardais la porte de la chambre d’Inès.

Ma fille venait de revenir du cercueil pour me dire que sa mère n’était peut-être pas morte comme je l’avais cru.

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Ce jour-là, j’ai compris qu’Hélène n’avait pas essayé de tuer seulement Inès.

Elle avait essayé d’enterrer quinze ans de vérité avec elle.

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