Balanced

partie 2

Élise Ravel avait appris à ne pas croire trop vite.

Elle avait trente-six ans.

Un chantier naval à sauver.

Un père mort depuis huit mois.

Un demi-frère qui la haïssait en silence.

Et depuis trois semaines, un homme charmant à ses côtés.

Côme Destrieux.

Il était arrivé dans sa vie au bon moment.

Trop bon moment.

Il l’avait aidée après l’enterrement.

Il connaissait les banques.

Les assurances.

Les contrats.

Il disait :

« Tu ne peux pas porter tout ça seule. »

Élise avait voulu le croire.

Pas parce qu’elle était naïve.

Parce qu’elle était fatiguée.

Son père, Armand Ravel, lui avait laissé le vieux chantier du fleuve.

Des dettes.

Des bateaux à réparer.

Des employés à payer.

Et une promesse :

« Ne vends jamais la partie nord du terrain. »

Élise n’avait jamais compris pourquoi.

La partie nord n’était qu’un bout de quai abîmé près des rapides.

Puis un promoteur avait fait une offre énorme.

Puis son demi-frère, Sacha Ravel, avait insisté.

« Vends, Élise. Tu n’as pas la carrure. »

Elle avait refusé.

Le lendemain, les problèmes avaient commencé.

Un incendie mineur.

Une facture disparue.

Un fournisseur qui rompait son contrat.

Puis Côme était apparu.

Agréable.

Présent.

Pratique.

Et maintenant, au bout du quai, un garçon blessé l’accusait d’avoir saboté son bateau.

Élise regarda les clés dans la main de Côme.

« Monte. »

Côme recula.

« Ce n’est pas drôle. »

« Je ne ris pas. »

« Tu es sous le choc. Ce gamin t’a impressionnée. »

Noé parla, la voix cassée :

« Il ne montera pas. Il sait que le moteur va lâcher après le virage de la scierie. Là où le courant pousse vers la cascade. »

Élise tourna lentement la tête.

Côme avait choisi cette route lui-même.

Il avait dit :

« On ira jusqu’à la cascade. Tu verras, ça te fera du bien. »

Il avait aussi insisté pour partir sans capitaine.

« Je sais conduire. Fais-moi confiance. »

Fais-moi confiance.

Les pires pièges commencent souvent par cette phrase.

Élise tendit la main.

« Donne-moi les clés. »

Côme ne bougea pas.

Deux marins s’étaient rapprochés.

Un pêcheur aussi.

La tension changeait de camp.

Côme dit entre ses dents :

« Élise, ne fais pas ça devant tout le monde. »

Elle répondit :

« Alors réponds devant tout le monde. Pourquoi refuses-tu de conduire ce bateau seul ? »

Côme ouvrit la bouche.

Rien.

Noé mit la main dans sa poche.

Il en sortit une petite clé noire couverte de boue.

« Mon père a filmé. »

Côme bondit.

Trop vite.

Il voulut arracher la clé.

Mais le pêcheur le bloqua d’une épaule.

Un marin lui saisit le poignet.

Élise recula avec Noé.

« Ne le touchez pas ! »

Côme cria :

« Vous ne comprenez rien ! Ce garçon est manipulé ! »

Noé hurla à son tour :

« Alors venez ouvrir l’atelier ! »

Personne ne répondit.

Parce que cette demande était trop simple.

Les menteurs détestent les choses simples.

Élise prit Noé par les épaules.

« Ton père est là-bas ? »

Il hocha la tête.

« Derrière les caisses. Ils l’ont frappé. Il ne répondait plus. »

Élise se tourna vers le pêcheur.

« Appelez les secours. Et la police. Maintenant. »

Puis elle prit la clé USB des mains de Noé.

« Où est la boîte à outils ? »

« Sous l’établi rouge. Il y a une serrure. La clé ouvre le double fond. »

Côme devint livide.

Voilà.

Le vrai visage.

Pas l’homme offensé.

Pas le fiancé incompris.

Le visage d’un homme dont le plan vient de sortir de l’eau.

Ils coururent vers les hangars.

Noé voulait suivre, mais ses jambes tremblaient.

Élise l’obligea à s’asseoir sur un banc.

« Tu restes ici. Tu as peut-être une commotion. »

« Non. Je dois voir papa. »

« Tu vas le voir. Mais vivant. Alors tu restes conscient. »

Elle dit cela d’une voix ferme.

Une voix de femme habituée à commander des hommes plus âgés qu’elle.

Noé obéit.

Pas parce qu’il avait peur.

Parce qu’elle avait parlé comme son père.

Dans l’atelier, ils trouvèrent Bastien derrière des caisses de cordages.

Il respirait.

Faiblement.

Mais il respirait.

Noé entendit quelqu’un crier :

« Il est vivant ! »

Et il se mit à pleurer.

Sans bruit.

Ses mains serrées autour de ses genoux.

Élise, elle, se dirigea vers l’établi rouge.

La boîte à outils était là.

Cabossée.

Grasse.

Ordinaire.

Elle introduisit la clé noire dans la serrure du double fond.

Un clic.

Sous les tournevis, il y avait un petit appareil de diagnostic.

Et une carte mémoire.

À côté, un mot écrit à la hâte.

Si je ne peux pas parler, fais lire ça à Élise Ravel.

Pas à Côme.

Pas à Sacha.

À Élise.

Le cœur d’Élise se serra.

Sacha.

Son demi-frère.

Pourquoi son père aurait-il écrit ce nom ?

Elle lança la vidéo sur l’ordinateur de l’atelier.

L’image trembla.

On voyait le moteur de L’Aurore.

Puis la main de Bastien qui soulevait le filtre.

On entendait sa voix :

« Eau dans le carburant. Fil radio sectionné. Fusées de détresse retirées. Ce bateau est un piège. »

Puis une autre voix.

Côme.

« Vous auriez dû rester mécanicien, Bastien. Pas jouer au détective. »

La caméra tomba un peu.

Une silhouette entra dans le cadre.

Blouson sombre.

Main avec une bague en argent.

Pierre verte.

La voix de Bastien devint plus dure :

« Qui vous paie ? »

La silhouette répondit :

« Celui qui héritera quand elle disparaîtra. »

Élise arrêta la vidéo.

Elle ne respirait plus.

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Car elle connaissait cette bague.

Elle l’avait vue toute son enfance à la main de Sacha Ravel.

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