partie 5

Le procès eut lieu quatre mois plus tard.
Élise y assista tous les jours.
Bastien aussi, malgré la douleur quand il restait assis trop longtemps.
Noé ne témoigna qu’une fois.
Derrière un écran, sans devoir regarder Sacha.
Il raconta la trappe.
La clé noire.
La course.
Le quai.
La phrase qu’il avait lancée parce qu’il ne savait plus comment convaincre une adulte en quelques secondes.
« Si je mens, dites-lui de conduire ce bateau tout seul vers la cascade. »
Dans la salle, personne ne bougea.
Même le juge leva brièvement les yeux.
Parce que cette phrase disait tout.
Elle ne demandait pas qu’on croie un enfant.
Elle demandait qu’un coupable prenne le risque de son propre piège.
Côme Destrieux plaida qu’il avait été manipulé.
Qu’il ne voulait pas vraiment tuer Élise.
Qu’il pensait seulement provoquer une frayeur.
Mais les experts expliquèrent le sabotage.
L’eau dans le carburant.
Le fil de radio coupé.
Les fusées retirées.
Le choix de l’itinéraire.
Le courant près de la cascade.
Rien n’était accidentel.
Sacha, lui, resta froid jusqu’au bout.
Il ne regarda Élise qu’une seule fois.
Quand l’avocat général parla du terrain nord.
« Il n’a pas voulu tuer pour de l’argent seulement. Il a voulu tuer pour effacer celle qui disait non. »
Élise sentit cette phrase entrer en elle.
Dire non avait failli la tuer.
Mais dire non avait aussi gardé le chantier vivant.
Sacha fut condamné lourdement pour tentative d’assassinat, association de malfaiteurs, subornation, falsification et mise en danger d’un mineur.
Côme fut condamné aussi.
Les promoteurs qui avaient fermé les yeux sur les méthodes de Sacha furent poursuivis.
NovaRive perdit le projet.
Les faux rapports furent annulés.
Le terrain nord resta au chantier Ravel.
Après le verdict, Élise sortit du tribunal sans répondre aux journalistes.
Elle traversa la rue.
Bastien l’attendait près d’un taxi.
Noé était avec lui.
Il portait des baskets neuves.
Élise les remarqua.
« Elles sont solides ? »
Noé haussa les épaules.
« Papa dit qu’elles doivent tenir si je dois encore sauver quelqu’un. »
Bastien grogna :
« J’ai surtout dit que tu ne courrais plus pieds nus sur un quai. »
Élise sourit.
Puis elle tendit une enveloppe à Bastien.
Il fronça les sourcils.
« Si c’est de l’argent pour me remercier, gardez-le. »
« Ce n’est pas un merci. C’est un contrat. »
Il ouvrit.
Ses yeux parcoururent la première page.
Puis la deuxième.
Son visage changea.
« Chef mécanicien du chantier Ravel ? »
Élise hocha la tête.
« Avec atelier indépendant, budget sécurité, et droit de refuser le départ de n’importe quel bateau sans avoir à demander l’autorisation d’un homme en veste beige. »
Noé sourit.
Bastien fit semblant de rester sévère.
« Et mon ancien atelier ? »
« On le garde. Mais on le répare. La trappe aussi. »
Noé dit :
« Non, la trappe doit rester. »
Élise le regarda.
« Pourquoi ? »
Il répondit simplement :
« Parce qu’elle m’a sauvé. »
Personne ne discuta.
Six mois plus tard, L’Aurore fut remise à l’eau.
Pas sous le même nom.
Élise refusa de garder celui choisi par Côme.
Le bateau fut rebaptisé Le Bastien.
Le vrai Bastien protesta.
« C’est ridicule. On ne donne pas mon nom à un bateau de luxe. »
Noé répondit :
« Ce n’est plus un bateau de luxe. C’est un bateau qui sait écouter les mécaniciens. »
Le jour de la remise à l’eau, tout le port était là.
Élise prit la parole brièvement.
« Ce bateau devait devenir une scène d’accident. Il devient aujourd’hui un bateau-école pour apprendre aux jeunes du port la sécurité, la mécanique et le respect du fleuve. »
Elle se tourna vers Noé.
« Et personne ne montera à bord sans inspection. »
Noé leva la main.
« Même vous ? »
Élise sourit.
« Surtout moi. »
Le port rit.
Bastien resta silencieux, mais ses yeux brillaient.
Plus tard, quand la foule se dispersa, Élise marcha avec Noé jusqu’au bout du quai.
Là où il s’était dressé devant elle.
Les planches avaient été remplacées.
Le sang lavé.
La boue disparue.
Mais Noé regardait encore l’endroit exact.
Élise demanda :
« Tu y penses encore ? »
Il hocha la tête.
« Parfois. »
« Tu as peur du quai ? »
« Non. »
Il regarda le fleuve.
Puis la ligne blanche de la cascade au loin.
« J’ai peur des gens qui sourient quand ils ont déjà décidé de faire du mal. »
Élise ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’il avait raison.
Puis elle dit :
« Alors on fera une chose. Ici, on vérifiera les moteurs. Et les sourires. »
Noé la regarda.
Enfin, il rit.
Un petit rire.
Mais vrai.
Bastien cria depuis l’atelier :
« Noé ! Viens ranger mes clés avant que je change d’avis sur tes baskets ! »
Noé courut.
Pas par peur.
Pas pour sauver quelqu’un.
Juste comme un enfant qui court parce que le monde, ce jour-là, ne lui demande pas d’être courageux.
Élise resta seule un instant au bout du quai.
Elle pensa à son père.
À sa promesse.
Ne vends jamais la partie nord.
Elle comprenait maintenant.
Il ne protégeait pas seulement un terrain.
Il protégeait une vérité.
Un port où un mécanicien peut parler.
Un enfant peut être cru.
Une femme peut dire non.
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Et un bateau ne part pas vers la cascade parce qu’un homme charmant a souri assez longtemps.
FIN