Partie 13 — Les 3,7 millions

JD Horizon fut placée sous procédure de restructuration, puis une partie de son activité cessa.
Il n’y eut pas de scène spectaculaire avec des policiers jetant Julien sur le capot d’une voiture.
Les effondrements financiers sérieux sont généralement plus silencieux.
Courriers recommandés.
Administrateur.
Auditeurs.
Réunions.
Créanciers.
Salariés qui demandent si leur salaire sera versé.
Et un homme qui découvre que le mot « entrepreneur » ne suspend pas l’arithmétique.
Une partie de l’activité fut reprise par un concurrent.
Cela permit de préserver plusieurs emplois.
J’en fus soulagée.
Les salariés n’avaient aucune responsabilité dans notre histoire familiale.
Julien, lui, perdit le contrôle de la société.
Ses actifs personnels furent examinés.
Les démarches concernant le mandat contesté suivirent leur propre cours.
Je ne contrôlais pas la qualification finale.
Je ne le voulais pas.
Mon rôle avait été de signaler.
Pas de rédiger sa peine.
Papa connut également des conséquences financières importantes en raison des garanties qu’il avait consenties.
Le terrain de mon grand-père fut vendu.
Pas ma décision.
La leur, au bout d’années d’engagements.
Ma mère pleura lorsqu’elle l’apprit.
— C’était tout ce qu’il nous restait.
Je répondis :
— C’était déjà donné en garantie.
Elle ne contesta pas.
Le bilan de Paul atteignit finalement un chiffre symbolique :
environ 3,7 millions d’euros de dettes, engagements, prêts familiaux, garanties et opérations croisées autour de Julien, de mes parents et des structures associées.
Ce chiffre fit peur à la famille élargie.
Moi, il me fatigua.
Parce qu’il résumait mal l’essentiel.
Le problème n’était pas que Julien devait 3,7 millions.
Le problème était que chaque fois qu’il créait une dette, quelqu’un cherchait un actif de Clara.
Mes parents s’installèrent finalement dans un appartement de quatre-vingt-deux mètres carrés près d’Anglet.
Pas pauvre.
Pas luxueux.
Adapté à leurs revenus.
Ma mère m’appela le jour où ils signèrent le bail.
— Ton père trouve ça petit.
Je regardai mon propre appartement parisien.
Soixante-dix-huit mètres carrés.
— Il s’habituera.
— Tu pourrais nous aider à acheter quelque chose.
La phrase arriva presque naturellement.
Puis silence.
Ma mère venait de s’entendre.
— Oublie, murmura-t-elle.
Je souris.
Premier progrès.
— Oui.
Elle poursuivit :
— Clara…
— Quoi ?
— Je suis désolée.
J’attendis.
Le « mais » devait venir.
Il ne vint pas.
— Pour quoi ?
Elle respira.
— Pour t’avoir menti sur la vente de l’ancienne maison. Pour avoir pris ton argent après avoir donné le nôtre à Julien. Pour la croisière. Pour avoir accepté l’idée de la SCI.
Silence.
Puis :
— Et pour avoir pensé que parce que tu pouvais supporter une perte, ça nous donnait le droit de te l’imposer.
Je fermai les yeux.
Enfin.
Une excuse précise.
Pas :
Je suis désolée que tu l’aies mal pris.
Pas :
Je suis désolée, mais ton frère…
Je répondis :
— Je t’entends.
Elle pleura.
— Tu me pardonnes ?
Ancienne Clara aurait dit oui pour qu’elle cesse de pleurer.
Je répondis :
— Pas encore.
Silence.
Puis :
— D’accord.
Cela comptait.
Papa, lui, resta dans une autre réalité.
Il m’envoya une lettre.
Tu as choisi l’argent contre ta famille.
Je la lus.
Puis je la rangeai.
Pas de réponse.
Quelques mois plus tard, une seconde.
Ton frère a tout perdu. J’espère que tu es satisfaite.
Toujours pas de réponse.
La troisième fut plus courte.
Je ne reconnais plus ma fille.
Celle-là, je la relus.
Puis je souris tristement.
Il avait raison.
Il ne reconnaissait plus la fille qui disait oui pour ne pas perdre son père.
May you like
Elle n’existait plus.