Partie 3 — Ce qui n’était juridiquement qu’un prêt à usage Le lendemain

Le lendemain matin, Maître Bessières arriva à Biarritz accompagné d’une consœur spécialisée en droit patrimonial, Maître Élodie Marchand.
Élodie avait environ quarante-cinq ans, les cheveux courts et une manière de poser les documents sur une table qui donnait l’impression qu’ils allaient bientôt témoigner.
Elle lut la convention d’occupation.
Puis les documents de la SCI.
— La bonne nouvelle, dit-elle, c’est que votre famille n’a pas les pouvoirs qu’elle semble penser avoir.
— Et la mauvaise ?
— Quelqu’un a déjà commencé à construire une apparence juridique.
Elle désigna les statuts.
La SCI existait réellement.
Elle avait été immatriculée.
Mais la villa n’y avait pas encore été apportée.
Pour cela, un acte authentique aurait été nécessaire.
— Donc ils ne pouvaient pas prendre la maison ?
— Pas légalement sans votre consentement.
— Et cette signature ?
— On fera expertiser. Pour le moment, on la qualifie uniquement de signature contestée.
Toujours cette prudence.
Je commençais à comprendre pourquoi les bons avocats aiment moins les adjectifs que les victimes.
Élodie trouva autre chose.
Une copie d’un mandat supposément signé par moi.
Il autorisait mon père à « accomplir les démarches préparatoires nécessaires à la restructuration patrimoniale du bien de Biarritz ».
La signature ressemblait beaucoup à la mienne.
— Je n’ai jamais vu ça.
— Où vos parents auraient-ils eu accès à votre signature numérisée ?
Je réfléchis.
Lors de l’achat de la villa.
J’avais envoyé plusieurs documents par mail.
PDF.
Scans.
Signatures.
Mon père avait même imprimé certains dossiers pour « m’aider à tout ranger ».
Je sentis une nausée.
Élodie regarda les métadonnées du fichier imprimé.
— Il faudra récupérer l’original numérique.
Maître Bessières demanda :
— Est-ce que Michel avait procuration sur l’un de vos comptes ?
— Non.
— Accès à votre espace notarial ?
— Non.
— À votre boîte mail ?
— Pas que je sache.
Nous décidâmes immédiatement plusieurs choses.
Modification des accès de sécurité de la villa.
Révocation de tous les codes secondaires.
Inventaire réalisé par commissaire de justice.
Conservation des documents trouvés, sans les soustraire arbitrairement aux affaires personnelles de mes parents.
Et surtout notification à la banque citée dans le dossier que je contestais formellement tout mandat ou consentement concernant le bien.
À midi, un responsable conformité de la banque me rappela.
Son ton était extrêmement prudent.
— Madame Delmas, nous avons effectivement un dossier en cours.
— Sur une maison dont je suis propriétaire.
— Oui.
— Ai-je personnellement rencontré quelqu’un de votre banque ?
— D’après le dossier, non. Monsieur Michel Delmas agit comme mandataire pour les démarches préliminaires.
— Je n’ai donné aucun mandat.
Silence.
— Dans ce cas, le dossier est immédiatement suspendu.
Je demandai :
— Comment avez-vous vérifié le mandat ?
Il ne répondit pas sur le fond.
Il n’en avait pas besoin.
La banque venait de comprendre qu’elle avait un problème de contrôle.
À 14 h, je reçus un appel de ma mère.
Je laissai sonner.
Puis un message.
Qu’as-tu fait ? Julien dit que les Valois ont été chassés de NOTRE maison.
Je transmis à Élodie.
Elle demanda :
— Vous voulez répondre ?
Je regardai les deux mots.
Notre maison.
J’écrivis :
La villa m’appartient. Nous en parlerons à votre retour avec le notaire.
Réponse immédiate :
Tu deviens folle.
Puis :
Après tout ce qu’on a fait pour toi.
Puis :
Ton père est malade à cause de toi.
Et enfin :
Si tu nous enlèves cette maison, tu n’as plus de parents.
Je déposai le téléphone.
Élodie avait lu.
— C’est fréquent ? demanda-t-elle.
— Les menaces ?
— Le fait que toute limite soit traitée comme une rupture affective.
Je réfléchis.
— Oui.
Elle hocha la tête.
— Alors votre problème principal n’est peut-être pas immobilier.
Je souris faiblement.
— Vous êtes payée pour dire ça ?
— Non. Pour l’immobilier, c’est Laurent.
Maître Bessières leva les yeux au ciel.
La blague me fit du bien.
Puis Élodie reprit le dossier.
— Clara, vous avez dit hier que vos parents étaient proches de se retrouver à la rue avant l’achat de cette villa.
— Oui.
— Vous avez vu les documents le prouvant ?
Je me figeai.
— Ils m’ont montré des courriers.
— Lesquels ?
Je réfléchis.
Une mise en demeure.
Un relevé de prêt.
Des messages de ma mère.
Mais avais-je vu un acte de saisie ?
Non.
Un décompte de vente forcée ?
Non.
— Pourquoi ?
Élodie avait trouvé, dans le dossier de la SCI, la référence de l’ancien logement de mes parents.
Elle consulta rapidement les informations publiques disponibles dans leurs propres pièces.
— Leur ancienne maison a été vendue volontairement il y a huit mois.
— Oui. Ils m’ont dit que presque tout était parti pour rembourser les dettes.
— Prix de vente mentionné ici : 742 000 euros.
Je cessai de respirer.
Mes parents m’avaient affirmé qu’après remboursement du crédit et des créanciers, il leur restait moins de quarante mille.
Élodie montra une autre ligne.
Solde net après prêt : 618 400 €.
Je regardai.
— Où sont les six cent dix-huit mille ?
Personne ne répondit.
Puis Maître Bessières retourna une page du dossier de la SCI.
Un tableau de comptes courants d’associés.
Julien Delmas : avance familiale antérieure — 612 000 €.
La pièce se referma autour de moi.
Mes parents n’avaient pas perdu leur maison.
Ils l’avaient vendue.
Ils avaient donné presque tout le produit à Julien.
Puis ils m’avaient appelée en pleurant pour que je leur achète une villa à 966 000 euros.
May you like
Je n’étais pas seulement le portefeuille.
J’étais le plan B après qu’ils eurent vidé le plan A pour sauver leur fils préféré.