Partie 14 — Ce qu’il restait du mariage

Le divorce fut définitivement prononcé avant la fin des procédures pénales.
Antoine n’obtint pas la moitié de Pinnacle.
Évidemment.
Il n’obtint pas le duplex.
Il n’obtint pas le SUV.
Il n’obtint pas les 1,2 million.
Mais il ne partit pas « les mains vides ».
C’est important.
Certains comptes furent répartis.
Certaines créances reconnues.
Une prestation compensatoire limitée fut finalement fixée compte tenu de l’ensemble de la situation, très loin de ses demandes initiales.
Je n’étais pas furieuse.
Étrangement.
Inès me demanda :
— Vous voulez contester ?
Je regardai le chiffre.
— Votre avis ?
— On peut. Pas certain que ce soit économiquement ou émotionnellement intelligent.
— Alors non.
Elle sourit.
— Vous progressez.
— Ne le dites à personne.
Antoine m’écrivit après le jugement.
Tu as gagné.
Je répondis :
Ce n’était pas un concours.
Il ne répondit pas.
Viviane, elle, vendit sa grande maison.
Pas parce que je la saisis.
Parce que ses revenus avaient baissé et qu’elle devait financer plusieurs restitutions, frais et changements de vie.
Elle s’installa dans un appartement plus petit près de Versailles.
Un jour, presque quatre ans après l’hôpital, elle m’invita à prendre un café.
Je refusai d’abord.
Puis acceptai.
Elle avait vieilli.
Elle posa une boîte sur la table.
— Les affaires d’Henri.
Je la regardai.
— Pourquoi moi ?
— Pas toutes.
Elle sourit faiblement.
— Il avait gardé ça.
Une photographie.
Henri et moi devant une table de Noël.
Je lui montrais comment découper une tarte.
Au dos :
Ariane — la seule personne de cette famille qui sait vraiment cuisiner et qui ne devrait jamais être obligée de le faire.
Je me mis à rire.
Puis à pleurer.
Viviane aussi.
— Il avait écrit ça après quoi ?
— Un dîner où Antoine t’avait demandé de refaire son plat parce qu’il était froid.
Je ne m’en souvenais même pas.
Elle poursuivit :
— J’ai beaucoup pensé à l’hôpital.
Je regardai.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai passé des années à croire que le service était une preuve d’amour.
— Servir ?
— Oui.
Elle regarda ses mains.
— Ma mère cuisinait. Moi aussi. J’ai élevé Antoine en pensant que les femmes qui aiment anticipent tout.
Silence.
— Ce n’est pas une excuse.
— Non.
— Mais quand Henri est mort, je ne pensais même pas à ta jambe. Je pensais : Ariane avait promis de prendre soin de nous.
Je respirai.
— Et quand je n’ai pas pu ?
— Je l’ai vécu comme un abandon.
Elle ferma les yeux.
— C’est horrible.
Je ne répondis pas.
— Tu me pardonnes ?
Je pris le temps.
— Pour l’hôpital ?
— Pour tout.
— Je ne sais pas si je peux répondre « pour tout ».
Elle hocha la tête.
— D’accord.
Je pris la photo d’Henri.
Puis elle demanda :
— Tu regrettes Antoine ?
Question inattendue.
Je réfléchis.
— Certains moments.
— Pas l’homme ?
— L’homme de certains moments.
Elle comprit.
— Il n’a pas toujours été comme ça.
— Je sais.
— Il était gentil enfant.
Je souris tristement.
— Je vous crois.
Elle regarda la fenêtre.
— Je pense que je l’ai trop protégé.
Silence.
— Chaque fois qu’il avait une conséquence, j’arrivais.
Je la regardai.
— Puis il a épousé quelqu’un qui faisait pareil.
Elle hocha la tête.
Voilà.
Nous avions toutes les deux joué un rôle.
Pas équivalent.
Mais réel.
Viviane sauvait son fils.
Moi aussi.
La différence était qu’il avait fini par croire que ce n’était plus de l’aide.
C’était la structure normale du monde.
Antoine décidait.
Quelqu’un payait.
Ce jour-là, je quittai Viviane sans haine.
Pas avec de l’affection.
Avec quelque chose de plus calme.
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La distance.
Parfois, c’est la meilleure forme de paix disponible.