Partie 3 — L’audit du lundi matin

À 8 h 12, Antoine entra dans la salle.
À 8 h 45, il plaisantait encore.
À 9 h 20, il demanda combien de temps l’équipe comptait rester.
À 10 h 03, il téléphona à son directeur financier régional.
À 10 h 17, il tenta de reporter un entretien.
À 10 h 31, la conformité lui demanda de ne supprimer aucun fichier, aucun message ni aucun document lié aux contrats en cours.
À 11 h 06, il ne souriait plus.
Je n’assistai à rien.
J’étais toujours à l’hôpital.
Cynthia m’envoya seulement un message :
Audit ouvert conformément à la procédure. Vous restez récusée des décisions concernant A.P.
Je répondis :
Compris.
Puis je posai le téléphone.
La tentation était immense.
Je voulais savoir.
Pas en tant que présidente.
En tant qu’épouse.
Est-ce qu’il avait vraiment quelque chose à cacher ?
Était-ce seulement un directeur agressif, méprisant dans sa vie privée, mais professionnellement irréprochable ?
Cela aurait été possible.
La cruauté conjugale et la fraude d’entreprise ne sont pas automatiquement liées.
J’essayai de dormir.
Impossible.
À quinze heures, Cynthia m’appela.
— Je peux vous communiquer un premier élément parce qu’il concerne le risque consolidé du groupe.
— Allez-y.
— Horizon Transit Conseil.
— Oui.
— Société créée il y a trois ans.
— Activité ?
— Conseil en optimisation logistique et négociation fournisseurs.
— Réelle ?
Silence.
— C’est ce que l’audit vérifie.
— Montants ?
— 2,4 millions versés par la région d’Antoine sur trois exercices.
Je fermai les yeux.
— Contrat validé comment ?
— Plusieurs appels d’offres simplifiés et avenants.
— Qui a signé ?
— Antoine sur une partie. D’autres cadres sur le reste.
— Et Viviane ?
— Elle détient soixante-dix pour cent de la société.
Je restai silencieuse.
Viviane Parker.
Ma belle-mère.
La femme à qui Antoine avait essayé de virer 480 000 euros la veille.
— Il avait déclaré le conflit ?
— Aucune déclaration retrouvée pour l’instant.
— Nom de jeune fille de Viviane ?
— Delcourt.
Je compris.
Horizon Transit Conseil était enregistré au nom de Viviane Delcourt-Parker sur certains documents, et ses associés initiaux étaient une holding discrète et un ancien collègue.
Le logiciel de contrôle des parties liées n’avait pas fait automatiquement le rapprochement.
Cynthia poursuivit :
— Mais je veux être prudente. Un fournisseur appartenant à la mère d’un directeur n’est pas automatiquement frauduleux. Il peut y avoir de vraies prestations. Le problème immédiat est l’absence apparente de déclaration.
— D’accord.
— Deuxième point : plusieurs factures correspondent à des missions que les équipes opérationnelles disent ne pas reconnaître.
Je serrai les dents.
— Combien ?
— Trop tôt.
— Et l’audit surprise avait été décidé avant mon appel ?
— Oui.
Je ressentis un soulagement inattendu.
— Preuve ?
— Décision du comité de contrôle datée d’il y a huit jours.
— Bien.
C’était essentiel.
Antoine ne pourrait pas sérieusement prétendre que j’avais inventé un audit après notre dispute.
Enfin, il pourrait le prétendre.
Mais les dates diraient le reste.
— Troisième point, dit Cynthia.
Sa voix changea.
— Il y a un lanceur d’alerte.
— Interne ?
— Pas exactement.
— Qui ?
Silence.
— Henri Parker.
Je cessai de respirer.
— Mon beau-père ?
— Oui.
— Il est mort hier.
— Je sais.
— Quand a-t-il écrit ?
— Première alerte il y a trois semaines. Un second message a été reçu automatiquement hier matin à 6 h 14.
Je me redressai malgré ma jambe.
— Automatiquement ?
— Il avait programmé l’envoi ou utilisé une plateforme permettant de finaliser la soumission. Nous vérifions la chronologie.
— Qu’est-ce qu’il disait ?
— Je ne peux pas tout vous communiquer à ce stade.
— Cynthia.
— Ariane.
Je fermai les yeux.
Elle avait raison.
Je ne devais pas être transformée en enquêtrice de mon propre mari.
— Donnez-moi uniquement ce qui concerne directement mon risque personnel.
Silence.
Puis :
— Il a mentionné votre nom.
Mon cœur se serra.
— Comment ?
— Il a écrit qu’il craignait qu’Antoine utilise les finances du couple pour couvrir des écarts liés à ses activités professionnelles.
Je ne parlais plus.
— Il ajoutait qu’il avait signé, sur demande de son fils, plusieurs attestations concernant Horizon sans comprendre leur portée exacte.
Je sentis les larmes monter.
Henri.
Le silencieux Henri.
Celui qui détournait toujours les yeux lorsque Viviane me critiquait.
Celui qui s’excusait après les repas.
Il avait parlé.
Finalement.
Mais trop tard pour me le dire lui-même.
Cynthia poursuivit :
— Il indiquait avoir conservé des copies de documents chez son avocat.
— Quel avocat ?
— Maître Jérôme Keller.
Je connaissais ce nom.
Conseil d’Henri pour sa succession.
— Viviane sait ?
— Je l’ignore.
— Antoine ?
— Pas officiellement.
Je regardai mon téléphone.
Une heure plus tôt, Viviane m’avait envoyé :
Ton égo a tué notre famille le jour même où Henri est mort.
Je relus.
Puis effaçai la notification.
Pas le message.
L’audit venait de changer de nature.
Ce n’était plus simplement ma décision de regarder une anomalie.
Henri avait parlé avant sa mort.
Et si ses documents confirmaient les soupçons, Antoine ne pourrait pas réduire l’affaire à une épouse en colère.
Le lendemain, le conseil indépendant d’Apex ordonna une suspension conservatoire d’Antoine pendant la durée des vérifications.
Je ne participai pas au vote.
Je l’appris après.
À 11 h 08, Antoine m’appela.
Une fois.
Puis deux.
Puis neuf.
Je ne répondis pas.
À la dixième, un message.
QU’EST-CE QUE TU AS FAIT ?
Je regardai.
Puis répondis :
Rien qui n’ait été décidé sans moi.
Il écrivit :
MENTEUSE.
Puis :
Tu as détruit ma carrière parce que je voulais protéger ma mère.
Je ne répondis plus.
À midi, Cynthia m’envoya une copie de la décision du comité.
En annexe figurait la chronologie :
J-8 : recommandation audit surprise.
J-3 : validation comité.
J-1 : programmation équipe.
J0 : hospitalisation Ariane Beaumont.
J+1 : début audit.
Antoine pouvait hurler tout ce qu’il voulait.
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Les dates ne criaient jamais.
Elles se contentaient d’exister.