Partie 14 — Le retour de Julien

Julien revint deux ans après le divorce.
Pas physiquement.
Il n’aurait pas passé les grilles.
Il revint par une lettre.
Manuscrite.
C’était nouveau.
Il écrivait moins bien à la main qu’en communiqué.
Victoire,
J’ai longtemps pensé que tu avais détruit ma vie. Aujourd’hui, je comprends que j’ai participé à ma propre chute.
Je m’arrêtai.
Participé.
Un mot très Julien.
Jamais responsable seul.
Toujours coproducteur de sa ruine.
Je continuai.
Ma mère ne t’a jamais comprise. Moi non plus. Je crois que j’ai eu peur de toi avant même de savoir qui tu étais. Ta simplicité me rassurait parce qu’elle me permettait d’être celui qui donnait. Quand j’ai découvert la vérité, j’ai compris que je n’avais jamais donné. J’avais seulement pris une position.
Je posai la lettre.
Il y avait là quelque chose.
Pas assez.
Mais quelque chose.
Je ne te demande pas de revenir. Je ne te demande pas d’argent. Je ne te demande même pas pardon, parce que je ne suis pas sûr d’avoir compris assez pour le mériter. Je voulais seulement dire que le contrat de 3 000 euros était plus qu’une erreur. C’était la preuve écrite de ce que je pensais de toi. Et c’est cela que j’ai le plus de mal à regarder.
Cette fois, je lus la phrase deux fois.
La preuve écrite de ce que je pensais de toi.
Enfin.
Le début d’une vérité.
La lettre se terminait ainsi :
Je vends ce qu’il me reste de parts personnelles pour régler mes dettes. Je travaillerai ensuite pour quelqu’un d’autre. Ce sera peut-être instructif d’être payé par une entreprise que je ne possède pas.
Julien.
Je ne répondis pas.
Mais je ne jetai pas la lettre.
Je la rangeai dans un dossier.
Pas avec les contrats.
Pas avec les humiliations.
Dans une chemise intitulée :
Compréhensions tardives.
Madeleine la vit.
— Trop généreux.
— Il commence à comprendre.
— Il aurait pu commencer avant de facturer le petit-déjeuner.
— Oui.
— Vous lui pardonnez ?
Je réfléchis.
— Non.
— Bien.
— Mais je ne le hais plus.
Madeleine soupira.
— Vous mûrissez. C’est regrettable, mais naturel.
Je souris.
Quelques mois plus tard, j’appris que Béatrice était malade.
Rien de romantique.
Rien de terminal dans l’immédiat.
Une maladie chronique, coûteuse, fatigante.
Julien s’occupait d’elle.
Dans un appartement trop petit pour l’orgueil qu’elle avait autrefois porté.
La nouvelle me fit un effet étrange.
Pas de joie.
Pas de revanche.
Juste cette sensation que la vie, quand elle se charge de donner des leçons, manque souvent d’élégance.
Je n’allai pas la voir.
Je lui fis envoyer un bouquet.
Pas les roses blanches du compost.
Des pivoines.
Sans carte.
Madeleine me demanda :
— Pourquoi ?
— Parce que je refuse de lui ressembler jusqu’au bout.
Elle hocha la tête.
— Acceptable.
Un an plus tard, je croisai Clarisse lors d’une vente caritative.
Elle avait changé.
Un peu.
Moins de bijoux.
Moins de certitudes.
Elle me salua.
Je répondis.
Elle dit :
— Maman a gardé les pivoines en photo.
Je ne répondis pas.
— Elle n’a jamais su comment te remercier.
Je la regardai.
— Elle aurait pu apprendre.
Clarisse hocha la tête.
— Oui.
Puis elle ajouta :
— Je suis désolée pour la vidéo.
— Celle sur la place de chacun ?
Elle rougit.
— Oui.
— Vous avez appris la vôtre ?
Elle eut un sourire triste.
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— J’apprends surtout qu’elle change.
Ce fut presque une bonne réponse.