Partie 4 — Le dîner des vautours

Trois jours après mon départ, Julien organisa ce qu’il appela une réunion familiale.
En réalité, c’était un tribunal domestique.
Sa mère.
Son père, Henri Moreau, ancien promoteur immobilier à la réputation poussiéreuse.
Sa sœur Clarisse, influenceuse de décoration qui avait hérité du goût familial pour les meubles chers et les phrases vides.
Deux oncles.
Un avocat.
Et moi, invitée par mail avec une formule presque comique :
Il serait préférable de discuter entre adultes responsables avant que la situation n’échappe définitivement à tout le monde.
J’ai accepté.
Pas chez eux.
Pas chez moi.
Dans un salon privé du Bristol.
Terrain neutre, facturé assez cher pour que Béatrice sache que je choisissais désormais le décor.
Je suis arrivée avec Maître Ravel.
Julien est arrivé avec sa mère.
Ils m’ont regardée entrer.
Robe noire.
Cheveux tirés.
Diamants discrets.
Pas ceux qu’on porte pour impressionner.
Ceux qu’on porte parce qu’ils appartenaient à une femme qui aurait apprécié la scène.
Maître Ravel posa son dossier sur la table.
— Nous sommes ici pour écouter une proposition amiable, dit-elle. Pas pour débattre du droit de Madame de Valmont à quitter un mariage commencé par une tentative d’extorsion domestique.
L’avocat de Julien toussa.
— Le terme extorsion est excessif.
Je lui tendis une copie du contrat.
— Comment l’appelleriez-vous ?
Il le lut.
Ses sourcils se crispèrent légèrement.
— Maladroit.
— Comme c’est pratique, les maladresses quand elles sont chiffrées.
Julien prit la parole.
— Victoire, je reconnais que le document était mal formulé.
— Il était très bien formulé. C’est votre intention qui était laide.
Clarisse intervint :
— Franchement, tu nous as aussi menti pendant deux ans. Tu as joué la fille modeste. Tu as testé Julien comme dans une téléréalité pour milliardaires.
Je la regardai.
— J’ai vécu simplement. Vous m’avez méprisée pour cela. Le test, Clarisse, vous l’avez passé sans que je vous donne de sujet.
Henri Moreau, le père de Julien, parla enfin.
— Mademoiselle—
— Madame de Valmont.
Il serra les dents.
— Madame de Valmont, vous devez comprendre qu’une famille comme la nôtre protège son patrimoine.
Je laissai passer un silence.
Puis je demandai :
— Quel patrimoine ?
Personne ne répondit.
— La villa hypothéquée ? La société de Julien sous perfusion ? Les parts déjà nanties ? Les retards fiscaux d’Henri Moreau Promotion ? Ou les bijoux de Béatrice achetés à crédit chez un joaillier qui appelle Apex depuis hier pour savoir si nous garantissons la famille ?
Béatrice blêmit.
Julien me fixa.
— Tu as enquêté sur nous.
— Julien, j’ai dirigé des acquisitions hostiles plus discrètes que votre train de vie. Vous n’étiez pas difficiles à lire.
Maître Ravel glissa un document.
— Proposition de Madame de Valmont : divorce par consentement mutuel sous conditions strictes. Aucune prestation compensatoire. Aucune utilisation de son nom. Aucun contact hors avocats. Restitution de tous effets personnels. Déclaration commune sobre. En contrepartie, Madame de Valmont s’abstient, pour le moment, de transmettre certains éléments patrimoniaux aux créanciers personnels de Monsieur Moreau.
Julien devint rouge.
— Tu me fais chanter ?
— Non, répondit Ravel. Nous vous offrons une sortie digne. Il serait imprudent de la confondre avec une faiblesse.
Béatrice se pencha vers son fils.
— Ne signe rien.
Je souris.
— C’est précisément ce qu’elle aurait dû vous dire hier matin avant de me faire signer son contrat de loyer.
L’avocat de Julien demanda un aparté.
Je les laissai sortir.
Clarisse resta dans la pièce, me fixant avec une haine envieuse.
— Tu devais bien rire de nous.
Je réfléchis.
— Pas au début.

— Et maintenant ?
— Maintenant, oui. Par moments.
Elle sembla blessée.
— Tu es cruelle.
— Non. Je suis devenue exacte.
Julien revint dix minutes plus tard.
Il ne signa pas.
Bien sûr.
Les hommes comme lui ne signent pas la première fois.
Ils ont besoin de croire qu’ils disposent encore d’une manœuvre.
Il se leva.
— On se reverra au tribunal.
Je répondis :
— Probablement.
Il se pencha vers moi.
— Tu ne sais pas de quoi je suis capable.
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Je le regardai.
— Si. C’est pour ça que je suis partie le premier jour.