CHAPITRE 2 — LE SECRET DE GABRIEL MOREL

CHAPITRE 2 — LE SECRET DE GABRIEL MOREL
— Pour rester en vie.
Les mots de mon oncle résonnèrent dans la cuisine comme une condamnation.
Je le fixai sans comprendre.
Julien Morel.
Le frère cadet de mon père.
L'homme que je n'avais pas vu depuis quinze ans.
L'homme que ma mère m'avait toujours décrit comme un lâche qui avait quitté la famille après la mort de mon père.
Pendant toute mon enfance, son nom n'avait été prononcé qu'à voix basse.
Puis, un jour, il avait disparu.
Pas de lettre.
Pas d'appel.
Pas d'explication.
Je croyais qu'il vivait à l'étranger.
Je croyais même qu'il était mort.
Et voilà qu'il se tenait devant moi, dans la cuisine du restaurant le plus sécurisé de la capitale, quelques minutes après une tentative d'assassinat.
Je reculai.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Julien regarda Madame Valmont.
— Elle ne t'a rien expliqué ?
— Expliquez-moi quoi ?
Il passa une main sur son visage.
Il semblait soudain beaucoup plus vieux que dans mon souvenir.
— Ton père n'est pas mort dans un accident.
Mon cœur se serra.
— Je sais comment il est mort.
— Non.
Il secoua lentement la tête.
— Tu sais seulement ce qu'on t'a raconté.
Je regardai Madame Valmont.
Elle détourna les yeux.
— Alors dites-moi la vérité.
Julien s'approcha.
— Ton père enquêtait sur une organisation appelée la Confrérie du Dernier Plat.
— Vous me l'avez déjà dit.
— Non, Clara. Je t'ai dit qu'il enquêtait dessus. Je ne t'ai pas dit pourquoi.
Il s'arrêta devant moi.
— Cette organisation ne vend pas de drogue. Elle ne fait pas de trafic d'armes. Elle ne blanchit pas simplement de l'argent.
Il marqua une pause.
— Elle contrôle des gens.
Je fronçai les sourcils.
— Quels gens ?
— Des chefs d'État. Des ambassadeurs. Des industriels. Des juges. Des milliardaires.
Je ris nerveusement.
— C'est absurde.
— J'aurais préféré que ce soit absurde.
Julien sortit un petit objet de la poche intérieure de sa veste.
Une clé USB.
Il la posa sur le plan de travail.
— Ton père a découvert quelque chose il y a quinze ans.
— Quoi ?
— Une liste.
— Quelle liste ?
— Des personnes qui avaient accepté de travailler pour la Confrérie.
Je regardai la clé.
— Et pourquoi me donner ça maintenant ?
Il me fixa.
— Parce que quelqu'un vient de reprendre les opérations de la Confrérie.
Madame Valmont intervint.
— Julien, non.
Il se retourna.
— Elle doit savoir.
— Elle n'est pas prête.
— Elle n'a plus le choix.
Je sentis la colère monter.
— Arrêtez de parler de moi comme si je n'étais pas là !
Les deux adultes se turent.
— Mon père est mort quand j'avais quatorze ans. Pendant quinze ans, tout le monde m'a menti. Alors maintenant, vous allez tout me dire.
Julien me regarda longuement.
Puis il hocha la tête.
— D'accord.
Il prit une chaise.
— Assieds-toi.
— Je préfère rester debout.
— Comme tu veux.
Il inspira profondément.
— Ton père était chef cuisinier.
Je le savais.
Il avait travaillé dans plusieurs restaurants prestigieux avant de devenir consultant gastronomique.
Mais Julien continua.
— Il était aussi consultant pour plusieurs services diplomatiques.
Je clignai des yeux.
— Quoi ?
— Il concevait des menus pour des réceptions internationales. Mais ce n'était qu'une couverture.
— Une couverture pour quoi ?
— Pour identifier les personnes qui utilisaient la nourriture comme moyen de pression.
Je sentis un frisson parcourir ma colonne vertébrale.
— Il enquêtait sur les empoisonnements politiques ?
— Exactement.
Je repensai à la sauce.
À l'odeur métallique.
Au liquide violet.
Au chef.
À la caméra.
Tout devenait soudain différent.
Mon père m'avait appris à sentir les aliments.
À reconnaître une truffe véritable.
À distinguer le safran de mauvaise qualité.
À identifier les huiles essentielles.
Il m'avait toujours dit :
« Un bon cuisinier ne goûte pas seulement avec sa langue. Il écoute les ingrédients avec tous ses sens. »
À l'époque, je pensais que c'était simplement une phrase de père.
Maintenant, je me demandais s'il essayait de me préparer à quelque chose.
— Pourquoi m'a-t-il appris tout ça ?
Julien baissa les yeux.
— Parce qu'il savait que tu avais son talent.
Je restai silencieuse.
— Et parce qu'il pensait qu'un jour, quelqu'un pourrait avoir besoin de toi.
Un bruit sourd retentit soudain derrière nous.
Boum.
Nous nous retournâmes.
Une bouteille venait de tomber d'une étagère.
Madame Valmont se dirigea vers elle.
Je l'arrêtai.
— Attendez.
Elle me regarda.
Je m'approchai lentement.
Une odeur.
Très faible.
Presque invisible.
Mais je la reconnus.
Métallique.
La même odeur que dans la sauce.
— Ne touchez à rien.
Julien s'approcha.
— Qu'est-ce que tu sens ?
— Le même composé.
Il devint livide.
— Impossible.
— Si.
Je regardai la bouteille.
— Quelqu'un a contaminé cette pièce.
Madame Valmont recula.
— Tout le monde dehors.
Mais avant que nous puissions sortir, un sifflement retentit.
Puis une fumée blanche commença à se répandre sous la porte.
Julien cria :
— À terre !
Nous nous baissâmes.
Madame Valmont attrapa un extincteur et brisa une fenêtre.
L'air froid entra brutalement.
La fumée se dispersa lentement.
Je toussai.
— C'était quoi ?
Julien regarda la porte.
— Un avertissement.
— Encore ?
— Non.
Il fixa le sol.
— Cette fois, ils voulaient nous faire peur.
— Pourquoi ?
Il me regarda.
— Parce qu'ils savent que nous avons la clé.
Je regardai la clé USB.
Je la pris.
— Alors découvrons ce qu'elle contient.
Une heure plus tard, nous étions dans une pièce secrète située sous le restaurant.
Je n'avais jamais su qu'elle existait.
Une porte dissimulée derrière une cave à vin menait à un escalier étroit.
Au sous-sol, les murs étaient couverts de dossiers.
Photos.
Cartes.
Documents.
Noms.
Dates.
Certains documents portaient des cachets diplomatiques.
D'autres semblaient provenir de services gouvernementaux.
Au centre de la pièce se trouvait un ordinateur ancien.
Julien inséra la clé.
L'écran s'alluma.
Un seul fichier apparut.
PROJET ORPHÉE.
Je regardai mon oncle.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Le dossier que ton père cherchait.
— Ouvrez-le.
Il hésita.
— Clara...
— Ouvrez-le.
Le fichier se déverrouilla.
Une vidéo apparut.
Mon père.
Je cessai de respirer.
Il était assis derrière un bureau.
Plus jeune.
Vivant.
Son visage était grave.
— Si quelqu'un regarde cette vidéo, c'est que je suis probablement mort.
Je portai une main à ma bouche.
La voix de mon père continua.
— Clara, si c'est toi...
Il sourit tristement.
— Alors je suis désolé.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
— Je voulais te protéger.
La vidéo changea.
Une série de noms apparut.
Des ambassadeurs.
Des ministres.
Des hommes d'affaires.
Puis un nom familier.
Je me penchai vers l'écran.
ANTOINE RENAUD.
Le chef.
Je regardai Julien.
— Il était membre de la Confrérie ?
— Oui.
— Alors pourquoi travaille-t-il ici ?
— Parce que ton père pensait l'avoir fait sortir.
La vidéo continua.
Mon père parlait maintenant plus vite.
— Le véritable danger n'est pas Renaud.
Un autre nom apparut.
Puis un autre.
Et enfin...
VALMONT, ÉLISE.
Je me tournai lentement vers la directrice.
Madame Valmont était immobile.
Son visage était fermé.
— C'est votre nom.
Elle ne répondit pas.
— Vous étiez dans la Confrérie.
Elle secoua la tête.
— Ce n'est pas ce que tu crois.
— Alors expliquez.
Elle regarda Julien.
— Tu lui as montré ça.
— Oui.
— Tu n'avais pas le droit.
— Elle avait le droit de savoir.
Je me levai.
— Vous avez travaillé avec mon père.
— Oui.
— Vous connaissiez la Confrérie.
— Oui.
— Et vous m'avez engagée ici pour une raison.
Elle ferma les yeux.
— Oui.
Je sentis une colère immense monter.
— Alors dites-moi pourquoi.
Elle resta silencieuse.
Puis elle prononça une phrase que je n'oublierais jamais.
— Parce que ton père m'a demandé de te surveiller.
Je reculai.
— Me surveiller ?
— Te protéger.
— Ce n'est pas la même chose.
— Pour lui, si.
— Vous me suiviez ?
— Depuis ton arrivée ici.
Je regardai les caméras.
Tout à coup, le restaurant entier me sembla différent.
Chaque couloir.
Chaque miroir.
Chaque porte.
Chaque collègue.
Tout pouvait être une surveillance.
— Qui me cherche ?
Madame Valmont répondit :
— Ceux qui pensent que ton père a laissé quelque chose avant de mourir.
— Quoi ?
Elle me regarda.
— Une preuve.
— Quelle preuve ?
— La preuve que la Confrérie a infiltré plusieurs gouvernements européens.
Je restai silencieuse.
Julien ajouta :
— Et cette preuve pourrait provoquer une crise diplomatique mondiale.
Je regardai la vidéo.
Mon père avait l'air terrifié.
Pour la première fois, je compris pourquoi il avait disparu de ma vie.
Il ne m'avait pas abandonnée.
Il essayait peut-être de me sauver.
Mais alors pourquoi était-il mort ?
La réponse apparut à l'écran.
Une dernière ligne.
AGENT RESPONSABLE DE L'ÉLIMINATION : INCONNU.
Puis une deuxième.
CODE : MÈRE-NOIRE.
Et une troisième.
CIBLE PRINCIPALE : CLARA MOREL.
Je sentis mon sang se glacer.
— Ils me ciblent depuis quinze ans ?
Julien ne répondit pas.
Je me tournai vers lui.
— Depuis ma naissance ?
Il baissa les yeux.
— Non.
Il marqua une pause.
— Depuis la nuit où ton père a découvert que tu n'étais pas sa fille.
Le silence fut total.
Je ne compris pas immédiatement.
Puis les mots prirent un sens.
Je regardai Julien.
— Quoi ?
Il semblait incapable de parler.
Madame Valmont s'approcha de moi.
— Clara...
— Répétez.
— Ton père pensait que tu étais sa fille.
Je secouai la tête.
— Non.
— Mais il a découvert une vérité différente.
— Qui est mon père ?
Personne ne répondit.
Je sentis mes jambes faiblir.
— Qui est mon père ?
Julien finit par murmurer :
— Un homme appartenant à la Confrérie.
Je reculai.
— Qui ?
Julien regarda l'écran.
Une photo apparut automatiquement.
Un homme.
Costume noir.
Cheveux gris.
Regard froid.
Je reconnus immédiatement son visage.
Je l'avais vu des centaines de fois à la télévision.
Un homme respecté.
Un ancien ministre.
Un diplomate.
L'actuel conseiller spécial du président.
Victor Delorme.
Je regardai l'écran, horrifiée.
— Non...
Julien posa une main sur mon épaule.
— Clara, écoute-moi.
Je me dégageai.
— Mon père savait ?
— Oui.
— Et ma mère ?
Silence.
Je compris.
— Ma mère savait aussi.
Julien hocha lentement la tête.
— Elle a découvert la vérité avant ta naissance.
Je fermai les yeux.
Toute ma vie venait de devenir un mensonge.
Mais quelque chose me troublait.
Je regardai encore la photo de Victor Delorme.
Il était beaucoup plus vieux que mon père.
Et pourtant...
Je connaissais son regard.
Je l'avais déjà vu.
Pas à la télévision.
Dans un vieux souvenir.
Un souvenir d'enfance.
Une soirée.
Une grande maison.
Ma mère pleurait.
Mon père criait.
Et un homme se tenait derrière la fenêtre.
Cet homme.
Victor Delorme.
Je rouvris les yeux.
— Je l'ai déjà rencontré.
Julien pâlit.
— Quand ?
— Quand j'étais petite.
Il recula.
— Tu es sûre ?
— Oui.
Madame Valmont murmura :
— Alors ils savent que tu te souviens.
Soudain, le téléphone de Julien sonna.
Il regarda l'écran.
Son visage changea.
— Qui est-ce ? demandai-je.
Il ne répondit pas.
Le téléphone sonna une deuxième fois.
Puis une troisième.
Julien finit par décrocher.
— Allô ?
Silence.
Puis une voix déformée sortit du haut-parleur.
— Vous avez ouvert le dossier.
Julien se leva.
— Qui êtes-vous ?
La voix répondit :
— Vous savez qui je suis.
— Que voulez-vous ?
Un rire bref.
— Pas Julien.
Puis la voix prononça mon nom.
— Clara.
Je sentis mon cœur s'arrêter.
— Nous savons maintenant où tu es.
La communication fut coupée.
Quelques secondes plus tard, toutes les lumières du sous-sol s'éteignirent.
Un bruit métallique retentit derrière nous.
Puis une odeur envahit la pièce.
Une odeur que je connaissais.
La truffe noire.
Mais sous la truffe...
Une autre note.
Métallique.
Je me retournai vers Madame Valmont.
— Il y a quelqu'un ici.
Elle sortit une arme dissimulée sous sa veste.
Je reculai.
— Vous aviez une arme ?
— Ce n'est pas le moment.
Une porte s'ouvrit lentement.
Une silhouette apparut.
Je ne voyais pas son visage.
Seulement ses yeux.
Puis l'homme prononça une phrase.
— Clara Morel...
Il avança d'un pas.
— Ton père t'a caché la vérité pendant quinze ans.
Il sourit.
— Mais il a oublié de te dire une chose.
Je serrai la clé USB dans ma main.
— Quoi ?
L'homme répondit :
— Victor Delorme n'est pas ton père.
Je restai pétrifiée.
— Alors qui est-il ?
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L'homme sourit.
— Ton frère.