CHAPITRE 4 — MINUIT AU PALAIS D’OR

CHAPITRE 4 — MINUIT AU PALAIS D’OR
À vingt-trois heures quarante-sept, je me tenais devant le miroir de la petite chambre de ma mère.
Je regardais mon propre reflet sans vraiment le reconnaître.
Depuis moins de vingt-quatre heures, ma vie avait été pulvérisée.
Mon père n'était pas réellement mon père.
Ma mère était vivante.
Mon véritable père était un ancien agent lié à une organisation secrète.
Mon oncle m'avait menti pendant quinze ans.
La directrice du restaurant qui m'avait engagée surveillait chacun de mes mouvements.
Et maintenant, quelqu'un menaçait de tuer ma mère si je ne retournais pas seule au Palais d'Or.
Je sortis le petit carnet de Gabriel Morel de ma poche.
La phrase de mon père me hantait encore :
La personne que Clara doit craindre n'est pas celle qui veut la tuer. Elle doit craindre celle qui veut la protéger.
Je ne savais plus à qui faire confiance.
Pas même à moi-même.
On frappa doucement à la porte.
— Clara ?
C'était Gabriel.
Je ne répondis pas.
La porte s'ouvrit légèrement.
— Nous devons parler.
— Je n'ai rien à vous dire.
Il entra malgré tout.
Il avait changé depuis notre première rencontre.
Plus de masque.
Plus de mystère.
Seulement un homme fatigué qui semblait porter quinze années de regrets sur les épaules.
— Tu ne dois pas y aller.
— Ils tueront maman.
— C'est peut-être un piège.
— Bien sûr que c'est un piège.
Je me retournai.
— Mais si je n'y vais pas, ils la tueront quand même.
— Nous pouvons trouver une autre solution.
— Laquelle ?
Il resta silencieux.
Je souris amèrement.
— Exactement.
Il s'approcha.
— Je viens avec toi.
— Non.
— Clara...
— Le message disait seule.
— Les messages de ce genre ne disent jamais la vérité.
— Et si quelqu'un nous observe ?
— Il nous observe déjà.
Je baissai les yeux.
Il avait raison.
Je pris mon manteau.
— Alors je vais entrer seule.
— Et moi, je serai à proximité.
Je le regardai.
— Vous me désobéissez déjà ?
— Je suis ton père.
Ces mots me frappèrent.
Je n'étais pas prête à les entendre.
Je sortis de la chambre sans répondre.
Dans le salon, ma mère m'attendait.
Elle tenait une petite boîte noire.
— Prends ceci.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un médaillon.
Je l'ouvris.
À l'intérieur se trouvait une photographie de moi enfant.
J'avais environ huit ans.
À côté de moi se tenait mon père légal.
Gabriel Morel.
Je souris malgré moi.
— Je me souviens de cette journée.
— C'était la dernière fois que vous étiez tous les trois ensemble.
Je levai les yeux.
— Pourquoi ?
Ma mère s'assit.
— Parce que ce soir-là, ton père avait découvert qui était le traître.
— Qui ?
Elle secoua la tête.
— Je ne l'ai jamais su.
Je me figeai.
— Vous m'avez dit que Victor Delorme avait tué papa.
— Je sais.
— Alors pourquoi dites-vous que vous ne savez pas qui était le traître ?
Elle me regarda.
— Parce que Victor n'était pas seul.
Un frisson parcourut mon dos.
— Combien étaient-ils ?
— Je ne sais pas.
Elle prit ma main.
— Mais je sais une chose.
— Quoi ?
— Ton père avait peur d'une personne en particulier.
— Qui ?
Elle murmura :
— Une femme.
Je sentis mon cœur accélérer.
— Qui ?
Ma mère me regarda droit dans les yeux.
— Élise Valmont.
Je reculai.
Tout devint silencieux.
Madame Valmont.
La directrice du Palais d'Or.
La femme qui m'avait protégée.
La femme qui avait découvert le poison.
La femme qui avait placé les caméras.
La femme qui m'avait engagée.
Je secouai la tête.
— Non.
— Je te dis seulement ce que ton père m'a confié.
— Pourquoi m'aurait-elle protégée si elle travaillait pour eux ?
— Pour gagner ta confiance.
Je fermai les yeux.
Le message disait vrai.
Demande-lui pourquoi elle a placé la caméra.
Je regardai ma mère.
— Alors elle est le traître.
Ma mère ne répondit pas.
Une voiture noire s'arrêta devant la maison.
Gabriel apparut dans l'entrée.
— Il est temps.
Je pris une profonde inspiration.
Puis je sortis.
Le Palais d'Or était différent la nuit.
Les façades illuminées donnaient au bâtiment l'apparence d'un palais véritable.
Mais ce soir, il ressemblait à une forteresse.
Aucune voiture devant l'entrée.
Aucun client.
Aucun employé.
Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient toutes éteintes.
Je descendis de voiture.
Gabriel resta à distance.
— Je suis là.
Je hochai la tête.
Puis je traversai seule la cour.
La grande porte s'ouvrit avant même que je la touche.
Une voix sortit d'un haut-parleur.
— Bienvenue, Clara.
Je m'arrêtai.
— Où est ma mère ?
— À l'intérieur.
— Je veux la voir.
— Avance.
Je pénétrai dans le restaurant.
Les tables étaient couvertes de nappes blanches.
Les chandeliers étaient allumés.
Une seule table avait été dressée.
Au centre se trouvait une assiette.
Une cloche argentée recouvrait le plat.
Je regardai autour de moi.
— Où est-elle ?
Aucune réponse.
Les portes se refermèrent derrière moi.
Je sursautai.
Puis une musique douce commença.
Un vieux morceau de piano.
Je reconnus immédiatement la mélodie.
Mon père la jouait lorsque j'étais enfant.
Je m'approchai de la table.
Une voix résonna dans la salle.
— Tu te souviens ?
Je me retournai.
Élise Valmont apparut derrière le bar.
Elle portait la même veste blanche que quelques heures auparavant.
Aucune arme visible.
— Vous.
Elle sourit.
— Moi.
— Où est ma mère ?
— En sécurité.
— Je veux la voir.
— Chaque chose en son temps.
Je serrai les poings.
— Vous avez placé la caméra.
Elle ne répondit pas.
— Pourquoi ?
Elle s'approcha lentement.
— Parce que je savais qu'Antoine allait essayer de t'accuser.
— Vous saviez ?
— Oui.
— Vous saviez qu'il avait empoisonné la sauce ?
— Oui.
Je reculai.
— Alors pourquoi ne pas l'avoir arrêté avant ?
— Parce que je voulais savoir pour qui il travaillait.
Je la fixai.
— Et vous l'avez découvert ?
— Oui.
— Qui ?
Elle regarda la table.
— Mange d'abord.
Je ricanai.
— Vous êtes sérieuse ?
— Très.
— Je ne mangerai rien ici.
Elle sourit.
— Sage décision.
Elle souleva la cloche.
L'assiette contenait un plat magnifique.
Une création gastronomique digne d'un restaurant trois étoiles.
Truffe noire.
Foie gras.
Champignons sauvages.
Sauce réduite.
Mais l'odeur me frappa immédiatement.
Je reculai.
— Ne touchez pas à ça.
Valmont sourit.
— Pourquoi ?
— Parce que cette sauce contient le même poison.
Son sourire disparut.
— Impossible.
— Non.
Je m'approchai sans toucher l'assiette.
Je respirai légèrement.
— Même signature métallique.
Elle regarda le plat.
— Alors ils savaient que tu viendrais.
— Qui ?
Elle ne répondit pas.
Soudain, toutes les lumières s'éteignirent.
Une voix masculine retentit.
— Bonsoir, Clara.
Je reconnus la voix.
Mon sang se glaça.
Victor Delorme.
Les lumières se rallumèrent.
Il était debout au fond de la salle.
Costume noir.
Cravate sombre.
Même regard froid que sur les photographies.
À côté de lui se tenait Antoine Renaud.
Je reculai.
— Vous êtes censé être arrêté.
Antoine sourit.
— Les arrestations sont parfois très temporaires.
Victor s'avança.
— Clara.
— Ne m'appelez pas comme ça.
— Pourquoi ?
— Parce que vous n'êtes rien pour moi.
Il sourit.
— Je suis ton frère.
— Je ne vous crois pas.
— Tu devrais.
Il sortit une photographie.
La posa sur la table.
Je regardai.
Mon père.
Ma mère.
Victor.
Et Gabriel.
Tous ensemble.
Avant ma naissance.
Je levai les yeux.
— Où est Gabriel ?
Victor sourit.
— Très bonne question.
Un bruit de verre brisé retentit derrière nous.
Je me retournai.
La fenêtre explosa.
Deux hommes armés apparurent.
Des coups de feu éclatèrent.
Valmont me poussa au sol.
— À couvert !
Je tombai derrière une table.
Antoine disparut.
Victor se précipita vers une porte latérale.
Valmont sortit une arme.
Elle tira deux fois.
Un des assaillants tomba.
Je regardai son visage.
Il portait une oreillette.
Puis je vis le symbole sur son poignet.
Le serpent.
La Confrérie.
Valmont me saisit par le bras.
— Il faut partir.
— Et ma mère ?
— Elle est déjà partie.
Je la fixai.
— Quoi ?
— Ta mère n'est plus dans la maison.
— Vous mentez.
— Non.
— Alors où est-elle ?
Elle hésita.
Puis son téléphone vibra.
Elle regarda l'écran.
Son visage changea.
— Quoi ?
Je pris le téléphone.
Un message.
ELLE EST AVEC NOUS.
Puis une photo.
Ma mère était assise sur une chaise.
Ligotée.
Vivante.
Mais derrière elle se trouvait un homme.
Victor.
Je levai les yeux.
Victor n'était plus dans la salle.
— Il était ici.
Valmont hocha la tête.
— Oui.
— Alors comment peut-il être avec ma mère ?
— Parce que ce n'était pas Victor.
Je restai immobile.
— Quoi ?
Elle me regarda.
— Celui que tu viens de voir était un imposteur.
Je sentis mon cœur s'emballer.
— Vous voulez dire que...
— La Confrérie utilise des sosies.
— Mais pourquoi ?
Elle répondit :
— Parce que personne ne doit savoir qui contrôle réellement le pouvoir.
Je regardai autour de moi.
— Où est le vrai Victor ?
Valmont murmura :
— Au sommet.
— De quoi ?
Elle me fixa.
— De ton histoire.
Puis une explosion retentit dans les sous-sols.
Le bâtiment trembla.
Une épaisse fumée envahit la salle.
Je toussai.
— Qu'est-ce qu'ils font ?
Valmont attrapa ma main.
— Ils détruisent les archives.
— Pourquoi ?
— Parce qu'ils ont compris que ton père a laissé une copie.
Je me figeai.
— Une copie de quoi ?
Elle me regarda.
— De la liste.
— Où ?
— Dans ta mémoire.
Je ne compris pas.
— Qu'est-ce que vous racontez ?
Valmont posa les mains sur mes épaules.
— Ton père ne t'a pas seulement appris à reconnaître les poisons.
Elle inspira.
— Il t'a appris à mémoriser les visages.
Je reculai.
Soudain, un souvenir me traversa.
J'avais huit ans.
Mon père me montrait des photographies.
Il me demandait :
« Combien de personnes vois-tu ? »
Je répondais.
« Sept. »
Il me demandait :
« Et celle derrière la fenêtre ? »
Je répondais :
« Une femme. »
Il souriait.
« Très bien. N'oublie jamais son visage. »
Je revoyais maintenant cette femme.
Je la connaissais.
Je l'avais vue ce soir.
Je me tournai lentement vers Valmont.
— C'était vous.
Elle ne répondit pas.
— La femme derrière la fenêtre.
Elle baissa les yeux.
— Oui.
Je reculai.
— Vous connaissiez mon père avant même ma naissance.
— Oui.
— Vous étiez avec lui cette nuit-là.
— Oui.
— Vous étiez là quand il est mort.
Elle ferma les yeux.
— Oui.
Je sentis mes mains trembler.
— Vous avez vu qui l'a tué.
— Oui.
— Qui ?
Elle me regarda.
Des larmes apparurent dans ses yeux.
— Je ne peux pas te le dire.
— Pourquoi ?
Elle répondit d'une voix brisée :
— Parce que cette personne est encore vivante.
— Qui ?
Elle murmura :
— Et elle est beaucoup plus proche de toi que tu ne le penses.
Une porte s'ouvrit derrière nous.
Je me retournai.
Antoine Renaud était là.
Mais il ne tenait plus de couteau.
Il tenait un pistolet.
Il le pointa vers Valmont.
— Tu as parlé trop longtemps.
Il tira.
La balle frappa Valmont à l'épaule.
Elle s'effondra.
— VALMONT !
Antoine se tourna vers moi.
— Viens avec moi.
— Jamais.
Il leva son arme.
— Alors ta mère meurt.
Je me figeai.
Puis une voix retentit derrière lui.
— Pose ton arme.
Antoine se retourna.
Gabriel.
Il se tenait dans l'embrasure de la porte.
Son arme pointée directement sur le chef.
Antoine sourit.
— Gabriel Delorme.
— Antoine.
— Tu aurais dû rester mort.
Gabriel répondit :
— Toi aussi.
Antoine tira.
Gabriel se jeta derrière une table.
Les coups de feu éclatèrent.
Je courus vers Valmont.
Elle respirait encore.
— Où est ma mère ?
Elle attrapa ma main.
— Sous le restaurant.
— Où exactement ?
Elle murmura quelque chose.
Je me penchai.
— Quoi ?
— La chambre froide.
Je me figeai.
La chambre froide.
L'endroit où nous avions trouvé l'agent inconscient.
L'endroit où tout avait commencé.
Valmont serra ma main.
— Clara...
— Oui ?
— Ne sauve pas ta mère.
Je la regardai, horrifiée.
— Quoi ?
Elle murmura :
— Sauve la personne qui est enfermée avec elle.
Puis ses yeux se fermèrent.
Je regardai Gabriel.
— Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?
Il resta silencieux.
Je compris alors qu'il savait quelque chose.
— Gabriel.
Il me regarda.
— Qui est avec ma mère ?
Il ne répondit pas.
— QUI ?
Il baissa lentement son arme.
— Ton père.
Je me figeai.
— Gabriel ?
— Non.
Il secoua la tête.
— Ton autre père.
Je cessai de respirer.
— Gabriel Morel ?
Il répondit :
— Il est vivant.
Puis, derrière nous, une voix retentit dans les haut-parleurs.
Une voix que je connaissais.
La voix de mon père.
« Clara, si tu entends ceci, c'est que j'ai échoué à te protéger. »
Je me tournai vers les enceintes.
La voix continua.
« Mais tu dois maintenant faire un choix. »
Un silence.
Puis :
« Sauver ta mère... ou découvrir qui m'a tué. »
Les lumières s'éteignirent une nouvelle fois.
Et lorsque la lumière revint, Antoine Renaud avait disparu.
Avec lui...
le corps de Madame Valmont.
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Et sur le sol, à l'endroit où elle était tombée, quelqu'un avait laissé un dernier message.
CHAPITRE SUIVANT : LE PÈRE MORT QUI ATTEND DANS LA CHAMBRE FROIDE.