CHAPITRE 11 — L’ENFANT QUE TOUT LE MONDE AVAIT OUBLIÉ

CHAPITRE 11 — L’ENFANT QUE TOUT LE MONDE AVAIT OUBLIÉ
— Grande sœur…
La voix résonna derrière moi.
Je me retournai si brusquement que mon épaule heurta la table.
Personne.
Seulement l'obscurité.
— Qui est là ?
Ma voix tremblait.
Aucune réponse.
Puis la voix d'enfant murmura encore :
— Tu m'avais promis.
Je fermai les yeux.
Et soudain, une image surgit.
Un jardin.
De la neige.
Une balançoire.
Deux enfants qui couraient.
Alexandre.
Et moi.
Mais derrière nous…
un troisième garçon.
Je le voyais clairement.
Cheveux bruns.
Yeux identiques aux miens.
Une petite cicatrice sur le menton.
Il riait.
Puis une femme cria :
— Clara ! Alexandre ! Venez immédiatement !
Le souvenir changea.
Un couloir blanc.
Une porte métallique.
Le garçon me tenait la main.
— N'aie pas peur.
— Où allons-nous ?
— Ils veulent nous séparer.
— Qui ?
Il regarda derrière lui.
— Papa.
Je rouvris les yeux.
Je respirais difficilement.
Alexandre était devant moi.
— Tu l'as vu ?
Je hochai la tête.
— Oui.
— Qui ?
Je murmurai :
— Notre frère.
Alexandre recula.
— Non…
— Il existait.
— Clara…
— Je me souviens de lui.
Adrien s'approcha.
Son visage était devenu blanc.
— Comment s'appelait-il ?
Je fermai les yeux.
Une autre image.
Le garçon souriait.
Il me donnait une petite figurine.
Puis il disait :
— Je m'appelle…
Je n'arrivais pas à entendre la suite.
Le souvenir se brouilla.
Je portai une main à ma tête.
— Je ne sais plus.
Marianne s'approcha.
— Ce n'est pas grave.
— Si !
Je la regardai.
— Je dois me souvenir.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il m'a parlé.
Marianne se figea.
— Il t'a parlé ?
— Oui.
— Impossible.
— Pourquoi ?
Elle ne répondit pas.
Alexandre intervint :
— Parce qu'il est mort.
Je me tournai vers lui.
— Non.
— Clara…
— Il est vivant.
Alexandre secoua la tête.
— J'étais là le jour où il est mort.
— Alors pourquoi l'ai-je entendu ?
Silence.
Puis Adrien murmura :
— Parce que ce n'était peut-être pas sa voix.
Je le regardai.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Il désigna ma tête.
— Quelqu'un te parle depuis l'intérieur de tes souvenirs.
Je sentis un frisson.
— Quelqu'un contrôle ma mémoire ?
Marianne répondit :
— Pas exactement.
Elle regarda l'écran.
— Ton cerveau conserve certaines traces sonores. Des souvenirs tellement profonds qu'ils peuvent être déclenchés par des stimuli précis.
— Et quelqu'un utilise ces souvenirs pour me parler ?
— Oui.
Je regardai le compte à rebours.
00:12:47
— Qui ?
Marianne répondit :
— Le Sujet 01.
Nous quittâmes la salle principale.
Marianne nous conduisit dans un couloir souterrain.
Des portes blindées s'ouvraient devant elle.
Je marchais à côté d'Alexandre.
Il était silencieux.
— Tu sais quelque chose.
Il ne répondit pas.
— Alexandre.
Il soupira.
— Quand nous étions enfants, il y avait effectivement un autre garçon.
Je m'arrêtai.
— Tu viens de dire qu'il était mort.
— Je pensais qu'il était mort.
— Que s'est-il passé ?
Il regarda le sol.
— Une nuit, il a disparu.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il avait découvert quelque chose.
— Quoi ?
— Le véritable objectif du Projet Orphée.
— Et c'était quoi ?
Alexandre répondit :
— Nous n'étions pas créés pour mémoriser des informations.
Je fronçai les sourcils.
— Alors pourquoi ?
Il me regarda.
— Pour créer une mémoire collective.
Je ne comprenais pas.
Il continua :
— Le Projet Orphée cherchait à créer un réseau humain capable de partager des souvenirs.
Je me figeai.
— Tu veux dire…
— Oui.
— Que nous pouvions voir les souvenirs des autres ?
— Exactement.
Je me souvins soudain de choses étranges.
Des rêves qui ne semblaient pas être les miens.
Des visages inconnus.
Des conversations dont je ne me souvenais pas avoir été témoin.
Je murmurai :
— Alors mes souvenirs…
— Certains ne sont pas les tiens.
Je m'arrêtai.
— Qui sont-ils ?
Alexandre répondit :
— Ceux du Sujet 01.
Nous atteignîmes une immense salle circulaire.
Au centre se trouvait une chaise.
Autour, des écrans.
Des câbles.
Des capteurs.
Je reculai.
— Je connais cet endroit.
Alexandre me regarda.
— Tu y es déjà venue.
Je fermai les yeux.
Une lumière blanche.
Des voix.
Des sangles.
Une femme qui pleure.
Un enfant qui hurle.
Je rouvris les yeux.
— Ils nous ont attachés ici.
Alexandre hocha la tête.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour synchroniser nos mémoires.
Je regardai les appareils.
— Et le quatrième enfant ?
— Il était au centre.
— Que lui ont-ils fait ?
Alexandre hésita.
— Ils ont essayé de connecter son cerveau aux nôtres.
Je frissonnai.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il était le seul capable de transmettre des souvenirs sans les perdre.
Je compris.
— Il était le lien.
— Oui.
— Et moi ?
Alexandre répondit :
— Tu étais la sauvegarde.
Je restai silencieuse.
— Adrien ?
— L'effacement.
— Et toi ?
— La reconstruction.
Je regardai la chaise.
— Et lui ?
Alexandre murmura :
— La source.
Un écran s'alluma soudain.
Une vidéo démarra.
Le garçon apparut.
Il avait environ huit ans.
Il regardait directement la caméra.
— Si vous voyez cette vidéo, c'est que je suis mort.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
La voix de l'enfant continuait.
— Je m'appelle Élias Morel.
Je portai une main à ma bouche.
Élias.
Le nom revint brutalement.
Élias.
Mon petit frère.
La vidéo continua.
— Clara est ma sœur.
Une autre image apparut.
Moi, enfant.
Je riais.
Élias me tenait la main.
— Elle est la seule à pouvoir me retrouver.
La vidéo s'arrêta.
Je pleurais.
— Il savait.
Alexandre murmura :
— Oui.
— Il savait qu'il allait mourir.
— Oui.
Je regardai l'écran.
— Pourquoi ?
La réponse apparut.
PROJET ORPHÉE — PHASE FINALE
Puis une phrase :
ÉLIMINER LE SUJET 01.
Je me tournai vers Alexandre.
— Qui a ordonné sa mort ?
Il ne répondit pas.
Marianne entra dans la pièce.
— Ta mère.
Je me retournai.
— Non.
Marianne acquiesça.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu'Élias voulait révéler la vérité.
Je regardai ma mère.
Elle se tenait à l'entrée.
Je ne l'avais pas entendue arriver.
Elle pleurait.
— Clara…
— Tu l'as tué.
Elle secoua la tête.
— Je ne l'ai pas tué.
— Mais tu as donné l'ordre.
Elle baissa les yeux.
— Oui.
Je sentis ma colère exploser.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il voulait activer le réseau.
— Quel réseau ?
— Tous les sujets.
Je fronçai les sourcils.
— Combien ?
Elle répondit :
— Pas quatre.
Silence.
— Combien alors ?
Ma mère murmura :
— Cent vingt-sept.
Je reculai.
— Il y avait cent vingt-sept enfants ?
— Oui.
Je regardai les murs.
— Où sont-ils ?
— Certains sont morts.
— Et les autres ?
Ma mère ne répondit pas.
Marianne répondit à sa place :
— Ils sont partout.
Le compte à rebours continuait.
00:07:31
Une alarme retentit.
Marianne regarda son écran.
— Ils nous ont trouvés.
Alexandre sortit son arme.
— Astra est compromise ?
— Non.
— Alors qui ?
Marianne leva les yeux.
— Le Sujet 04.
Je compris.
Mon oncle Richard.
Il était arrivé.
Les lumières clignotèrent.
Puis toutes les portes se verrouillèrent.
Une voix retentit dans les haut-parleurs.
— Clara.
Je reconnus immédiatement la voix.
Richard.
— Tu te souviens maintenant.
Je regardai ma mère.
— Comment est-il entré ?
Elle murmura :
— Il n'a pas besoin d'entrer.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est déjà connecté à toi.
Je me figeai.
La voix continua :
— Tu m'entends, Clara ?
Je portai une main à ma tête.
— Oui.
— Alors écoute-moi.
Une douleur brutale traversa mon crâne.
Je tombai à genoux.
Alexandre courut vers moi.
— Clara !
Mais je ne l'entendais plus.
J'étais ailleurs.
Dans un souvenir.
Une pièce blanche.
Richard était devant moi.
J'avais six ans.
Il tenait une seringue.
— Tu vas oublier cette journée.
— Pourquoi ?
— Parce que tu dois survivre.
Il injecta le produit.
Puis il murmura :
— Mais un jour, tu te souviendras.
Le souvenir changea.
J'étais dans le même laboratoire.
Mais cette fois, Élias était devant moi.
Il me tendait un petit pendentif.
— Garde-le.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il contient la vérité.
Je regardai le pendentif.
Un symbole gravé dessus.
Une étoile.
Puis Élias me murmura :
— Quand tu seras grande, donne-le à Alexandre.
Le souvenir s'arrêta.
Je rouvris les yeux.
Alexandre me regardait.
— Qu'est-ce que tu as vu ?
Je portai la main à mon cou.
Et je sentis quelque chose sous mon vêtement.
Un pendentif.
Je ne savais pas depuis combien de temps je le portais.
Je le sortis.
Alexandre le reconnut immédiatement.
Son visage se décomposa.
— Élias…
Je lui tendis le pendentif.
— Il m'avait demandé de te le donner.
Alexandre le prit.
Il l'ouvrit.
À l'intérieur se trouvait une minuscule puce.
Marianne pâlit.
— Ce n'est pas possible.
— Quoi ?
Elle regarda la puce.
— C'est une clé d'accès.
— À quoi ?
Elle murmura :
— Au serveur central d'Orphée.
Je regardai Alexandre.
— Alors Élias n'est pas mort pour rien.
Soudain, la voix de Richard retentit.
— Vous avez trouvé la clé.
Je me levai.
— Richard !
— Oui.
— Pourquoi as-tu tué Élias ?
Silence.
Puis il répondit :
— Je ne l'ai pas tué.
Je me figeai.
— Quoi ?
— Je l'ai sauvé.
Ma mère ferma les yeux.
Richard continua :
— Élias est vivant.
Je cessai de respirer.
— Où ?
— Avec moi.
Alexandre murmura :
— Mensonge.
Richard répondit :
— Alors demande à ta sœur.
Je me tournai vers Alexandre.
— Pourquoi moi ?
Richard rit.
— Parce qu'elle l'a déjà vu.
Je fronçai les sourcils.
— Quand ?
— Dans ses souvenirs.
Puis la voix devint presque tendre.
— Clara, tu ne comprends toujours pas.
— Quoi ?
— Élias n'est pas seulement ton frère.
Un silence.
— Il est le Sujet 01.
— Oui.
— Mais le Sujet 01 n'est pas un homme.
Je sentis mon cœur s'accélérer.
— Alors quoi ?
Richard répondit :
— C'est un réseau.
Toutes les lumières s'allumèrent.
Sur chaque écran apparut le même visage.
Élias.
Puis des centaines.
Puis des milliers.
Des personnes dans différents pays.
Des enfants.
Des adultes.
Des vieillards.
Tous connectés.
Tous portant le même symbole.
ORPHÉE.
Marianne murmura :
— Mon Dieu...
Richard rit.
— Élias n'est pas mort.
— Il est devenu la mémoire.
Je regardai les écrans.
Puis mon frère.
Puis ma mère.
Et enfin Alexandre.
Une dernière phrase apparut :
SUJET 17 — ACTIVATION COMPLÈTE.
La douleur dans ma tête revint.
Mais cette fois, je n'essayai pas de la combattre.
Je la laissai entrer.
Et soudain, je vis tout.
Les visages.
Les noms.
Les lieux.
Les meurtres.
Les complots.
Les dirigeants.
Les scientifiques.
Les membres de la Confrérie.
Astra.
Le Projet Orphée.
Tout.
Puis un visage apparut au milieu de cette immense mémoire.
Un visage que je connaissais parfaitement.
Je murmurai :
— Evelyn…
Alexandre me regarda.
— Quoi ?
Je levai les yeux.
— Evelyn n'est pas la dirigeante d'Astra.
Marianne pâlit.
— Alors qui est-elle ?
Je répondis :
— Elle est le Sujet 00.
Silence.
Puis une voix retentit derrière nous.
— Enfin.
Nous nous retournâmes.
Evelyn se tenait dans l'encadrement de la porte.
Elle souriait.
— Tu te souviens de moi.
Puis elle ajouta :
— Maintenant, Clara, tu peux enfin comprendre pourquoi je t'ai choisie.
Elle regarda l'écran.
Le visage d'Élias apparut derrière elle.
Et Evelyn prononça les mots qui allaient changer toute l'histoire :
— Parce que tu n'étais jamais destinée à détruire Orphée.
Elle me fixa.
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— Tu étais destinée à le remplacer.
À SUIVRE — CHAPITRE 12 : LE SUJET 00