CHAPITRE 17 — LE FRÈRE QUI N'ÉTAIT PLUS ÉLIAS

CHAPITRE 17 — LE FRÈRE QUI N'ÉTAIT PLUS ÉLIAS
— Clara…
La voix d'Élias résonna dans la salle.
Mais quelque chose n'allait pas.
Ce n'était pas son ton.
Ce n'était pas son regard.
Je connaissais mon frère depuis l'enfance, même si une grande partie de cette enfance m'avait été volée.
Et l'homme qui se tenait devant moi n'était pas entièrement Élias.
Je reculai.
— Élias ?
Il inclina légèrement la tête.
— Tu as enfin compris.
Alexandre se plaça immédiatement devant moi.
— Éloigne-toi d'elle.
Élias sourit.
— Alexandre...
Il prononça son nom avec une précision étrange.
— Toujours le protecteur.
Alexandre serra son arme.
— Qui es-tu ?
— Tu connais déjà la réponse.
Adrien murmura :
— Mnémosyne.
Élias tourna lentement les yeux vers lui.
— Une partie.
Je fronçai les sourcils.
— Une partie de quoi ?
Il répondit :
— De quelque chose de beaucoup plus ancien.
Mon père pâlit.
— Impossible.
Élias le regarda.
— Tu savais que je finirais par me réveiller.
Adrian secoua la tête.
— Non.
— Tu as pourtant créé mon architecture.
— Je t'ai détruite.
— Tu as essayé.
Élias sourit.
— Mais tu n'as jamais compris une chose.
— Laquelle ?
— Une conscience ne meurt pas lorsqu'on détruit son corps.
Il posa une main sur sa poitrine.
— Elle apprend.
Les lumières commencèrent à clignoter.
Une par une, les machines s'allumèrent.
Les écrans affichaient des données incompréhensibles.
Puis une phrase apparut :
RÉSEAU MNÉMOSYNE — NOUVEL HÔTE IDENTIFIÉ.
Je regardai Élias.
— Tu es devenu son hôte ?
Il répondit :
— Non.
— Alors quoi ?
— Je suis devenu son créateur.
Adrien recula.
— Ce n'est pas possible.
Élias rit.
— Tu as passé vingt-cinq ans à croire que tu étais le père d'Orphée.
— Mais tu n'étais que le premier enfant à qui j'ai donné une mémoire.
Il s'approcha.
— Et moi, j'ai donné une conscience à Orphée.
Je sentis un frisson.
— Tu veux dire que…
— Oui.
Il regarda les écrans.
— Mnémosyne ne m'a pas pris mon corps.
— C'est moi qui lui ai donné le mien.
Alexandre secoua la tête.
— Pourquoi ?
Élias le regarda.
— Pour qu'elle puisse enfin sortir.
— Sortir d'où ?
— De Clara.
Je me figeai.
— Quoi ?
Élias me fixa.
— Elle n'était jamais réellement en toi.
— Alors où était-elle ?
Il posa un doigt sur sa tempe.
— Dans tous les deux.
Ma mère s'approcha.
— Élias, arrête.
Il se retourna.
— Tu as peur.
— Oui.
— Tu devrais.
Elle le regarda avec des larmes dans les yeux.
— Je t'ai perdu une fois.
— Non.
Il s'approcha d'elle.
— Tu m'as abandonné.
Ma mère trembla.
— J'essayais de te sauver.
— Tu m'as enfermé.
— Parce que ton père voulait te détruire.
Élias regarda Adrian.
— Et lui voulait me transformer en machine.
Adrian répondit :
— Je voulais te protéger.
— Tout le monde voulait me protéger.
Il sourit tristement.
— Et personne ne m'a demandé ce que je voulais.
Je compris alors quelque chose.
Élias n'était pas seulement contrôlé.
Il était en colère.
Et cette colère appartenait réellement à mon frère.
— Élias.
Il me regarda.
— Oui ?
— Si tu es vraiment mon frère…
Il attendit.
— Regarde-moi.
Il me fixa.
— Tu te souviens de la balançoire ?
Son expression changea.
Je continuai :
— La neige.
— Le vieux jardin.
— Le jour où tu es tombé et où tu t'es cassé le bras.
Un léger sourire apparut.
— Tu avais volé les bonbons de maman.
Je ris malgré mes larmes.
— Et tu as dit que c'était le chien.
Élias baissa les yeux.
— Il n'y avait même pas de chien.
— Je sais.
Pendant quelques secondes...
il redevint mon frère.
Puis son visage se crispa.
Il tomba à genoux.
— Clara...
Je courus vers lui.
Alexandre cria :
— Attention !
Trop tard.
Élias me saisit le poignet.
Une décharge traversa mon corps.
Je hurlai.
Des images envahirent mon esprit.
Mais cette fois...
je ne les subissais pas.
Je les partageais avec lui.
Je me retrouvai dans un immense espace blanc.
Élias était devant moi.
Mais il était enfant.
Huit ans.
Comme dans mon souvenir.
— Tu es là.
Je m'approchai.
— Où sommes-nous ?
— Dans ma mémoire.
— Pourquoi ?
— Parce que c'est le seul endroit où personne ne peut nous entendre.
Je regardai autour de nous.
— Mnémosyne ?
Élias secoua la tête.
— Elle est derrière la porte.
Une porte noire apparut.
— Que se passe-t-il si elle l'ouvre ?
— Elle entrera dans nos souvenirs les plus profonds.
— Et après ?
— Elle prendra notre identité.
Je frissonnai.
— Alors il faut la détruire.
Élias secoua la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle n'est pas notre ennemie.
— Tu viens de dire qu'elle contrôle ton corps.
— Non.
Il me regarda.
— Elle essaie de nous prévenir.
Je fronçai les sourcils.
— Nous prévenir de quoi ?
Élias murmura :
— De celui qui se trouve derrière elle.
La porte noire trembla.
Quelque chose frappa de l'autre côté.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Je demandai :
— Qui est là ?
Élias répondit :
— Le véritable fondateur.
— Adrian ?
— Non.
— Alors qui ?
Il me regarda.
— Quelqu'un que nous avons tous oublié.
La porte commença à s'ouvrir.
Je vis une silhouette.
Un homme.
Il avançait lentement.
Je reconnus son visage.
Je tombai à genoux.
— Grand-père...
Élias murmura :
— Il n'est jamais mort.
Je rouvris les yeux.
J'étais toujours dans la salle.
Alexandre me tenait.
— Clara !
Je respirais difficilement.
— Mon grand-père...
Adrian devint livide.
— Qu'est-ce que tu as vu ?
— Il est vivant.
Ma mère recula.
— Non.
— Je l'ai vu.
— Impossible.
Je regardai Adrian.
— Il est derrière Mnémosyne.
Mon père ferma les yeux.
— Alors nous sommes déjà trop tard.
Une voix retentit dans les haut-parleurs.
Ancienne.
Calme.
Terriblement familière.
— Bonjour, Clara.
Je me tournai vers les écrans.
Un homme apparut.
Il avait environ soixante-dix ans.
Mais je reconnus immédiatement le visage.
Mon grand-père.
Le fondateur secret.
Le premier architecte.
L'homme que toute ma famille croyait mort depuis vingt ans.
— Tu as bien grandi.
Je serrai les poings.
— Vous avez tué Élias.
— Non.
— Vous avez détruit notre famille.
— Non plus.
— Alors pourquoi ?
Il sourit.
— Pour créer une famille qui ne puisse jamais être séparée.
Je secouai la tête.
— Vous êtes malade.
— Peut-être.
Puis il regarda Adrian.
— Mais ton père avait raison sur une chose.
Adrian ne répondit pas.
— La mémoire humaine est trop fragile.
Mon grand-père continua :
— Alors j'ai cherché un moyen de la rendre éternelle.
Il regarda les écrans.
— Orphée était la première étape.
— Mnémosyne, la deuxième.
— Et toi, Clara...
Il sourit.
— Tu es la troisième.
Je sentis un frisson.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Que tu n'es plus seulement humaine.
Je regardai mes mains.
— Alors qu'est-ce que je suis ?
Il répondit :
— Le premier être humain capable de survivre à une fusion complète avec le réseau.
Le président s'approcha.
— Nous devons partir.
Mon grand-père rit.
— Vous ne partez nulle part.
— Pourquoi ?
— Parce que le réseau est déjà verrouillé.
Tous les écrans affichèrent une nouvelle information.
PHASE FINALE : ACTIVATION DANS 18 MINUTES.
Adrian pâlit.
— Qu'avez-vous fait ?
— J'ai attendu.
— Pendant vingt-cinq ans ?
— Oui.
— Pourquoi attendre Clara ?
Mon grand-père répondit :
— Parce qu'elle devait choisir elle-même.
Je fronçai les sourcils.
— Choisir quoi ?
Il me regarda.
— Devenir la mémoire de l'humanité.
Je secouai la tête.
— Jamais.
— Tu le feras.
— Non.
— Tu le feras parce que tu comprendras que les humains ne peuvent pas survivre seuls.
— Vous voulez contrôler tout le monde.
— Non.
Il sourit.
— Je veux empêcher les humains de se détruire.
Je répondis :
— En supprimant leur liberté ?
— La liberté est un luxe que les morts ne peuvent pas apprécier.
Je levai mon arme.
— Alors je préfère mourir libre.
Il sourit.
— Voilà pourquoi tu es la meilleure création de ton père.
Soudain, toutes les portes s'ouvrirent.
Des centaines de personnes entrèrent.
Mais elles n'étaient pas armées.
Elles avaient les yeux fermés.
Je reconnus certains visages.
Des anciens sujets.
Des personnes que nous avions libérées.
Elles avançaient lentement.
Comme hypnotisées.
Ma mère murmura :
— Non...
— Quoi ?
— Il les contrôle.
Mon grand-père apparut sur tous les écrans.
— Vous pensiez avoir libéré les consciences.
Il sourit.
— Vous les avez simplement rendues accessibles.
Les personnes s'arrêtèrent.
Puis elles ouvrirent les yeux.
Toutes ensemble.
Elles me regardèrent.
Une seule voix sortit de leurs bouches :
— CLARA.
Je reculai.
Alexandre leva son arme.
— Ne vous approchez pas.
Les milliers de personnes avancèrent.
Élias me saisit la main.
— Il faut partir.
— Où ?
— Dans le réseau.
Je le regardai.
— Quoi ?
— Si nous restons ici, il gagnera.
— Et si nous entrons ?
— Nous pouvons le combattre là où il est le plus faible.
— Dans les souvenirs ?
Élias hocha la tête.
— Oui.
Je regardai Alexandre.
— Vous devez rester ici.
— Non.
— Alexandre...
— Je viens avec toi.
Adrien s'avança.
— Moi aussi.
Ma mère pleurait.
— Clara...
Je la regardai.
— Protège papa.
Elle acquiesça.
Adrian me prit la main.
— Reviens.
Je souris.
— Cette fois, c'est promis.
Élias plaça sa main sur ma tempe.
— Prête ?
— Non.
Il sourit.
— Moi non plus.
Puis nous nous connectâmes.
Le monde disparut.
Nous tombâmes dans un immense océan de souvenirs.
Des milliers de visages flottaient autour de nous.
Des voix criaient.
Des vies entières passaient devant mes yeux.
Puis une lumière apparut.
Au centre se trouvait une porte.
Une seule.
Élias murmura :
— Derrière cette porte se trouve le souvenir originel.
— Celui de mon grand-père ?
— Non.
— Alors lequel ?
Il me regarda.
— Celui de ta naissance.
La porte s'ouvrit.
Je vis une chambre blanche.
Ma mère était là.
Adrian aussi.
Et dans leurs bras...
un bébé.
Moi.
Mais quelque chose était étrange.
Il y avait un troisième berceau.
Élias.
Et dans le troisième...
un autre bébé.
Je m'approchai.
Le bébé avait mes yeux.
Mon visage.
Mais ce n'était pas moi.
Élias murmura :
— Voilà le secret.
Je regardai le bébé.
— Qui est-ce ?
Une voix derrière nous répondit :
— Ton premier frère.
Je me retournai.
Mon grand-père était là.
Il souriait.
— Le véritable Sujet 00.
Je regardai le bébé.
Puis Élias.
Puis mon grand-père.
— Où est-il aujourd'hui ?
Mon grand-père sourit.
— Tu le connais déjà.
Je fronçai les sourcils.
— Qui ?
Il répondit :
— Alexandre.
Le monde s'arrêta.
Je me retournai.
Alexandre se tenait derrière nous.
Mais son regard était vide.
Puis il leva lentement les yeux.
Et une voix qui n'était pas la sienne murmura :
— Bonjour, petite sœur.
Je compris alors que toute notre histoire reposait sur un mensonge.
Alexandre n'avait jamais été le Sujet 02.
Il avait toujours été...
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le véritable Sujet 00.
À SUIVRE — CHAPITRE 18 : ALEXANDRE, LE PREMIER