Balanced

CHAPITRE 18 — ALEXANDRE, LE PREMIER

CHAPITRE 18 — ALEXANDRE, LE PREMIER

— Alexandre…

Mon frère me regardait.

Mais son visage n'exprimait plus aucune émotion.

Ses yeux semblaient presque noirs.

Je reculai instinctivement.

Élias resta immobile à côté de moi.

— Ce n'est pas lui.

Je déglutis.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Alexandre est toujours là.

Une seconde voix sortit de sa bouche.

Plus froide.

Plus profonde.

— Mais il ne contrôle plus son corps.

Je sentis mon cœur se serrer.

— Qui êtes-vous ?

Alexandre sourit.

— Tu poses encore la mauvaise question.

— Alors donne-moi la bonne.

— Demande-moi plutôt pourquoi je t'ai laissée vivre.

Je me figeai.

— Vous m'avez laissée vivre ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que tu étais nécessaire.

Élias se plaça devant moi.

— Ne l'écoute pas.

Alexandre tourna les yeux vers lui.

— Toujours le petit frère courageux.

— Tu n'es pas Alexandre.

— Non.

Un silence.

— Je suis ce qu'Alexandre aurait pu devenir.

Je regardai Élias.

— Explique-moi.

Élias murmura :

— Le premier Sujet n'était pas conçu pour transmettre des souvenirs.

— Alors pour quoi ?

— Pour les contrôler.

Alexandre sourit.

— Enfin.

Il leva une main.

Tout autour de nous, les souvenirs se figèrent.

Les visages.

Les voix.

Les images.

Tout s'arrêta.

Je compris.

— Vous contrôlez le réseau.

— Une partie.

— Qui contrôle le reste ?

Alexandre répondit :

— Mnémosyne.

Je fronçai les sourcils.

— Alors pourquoi vous battez-vous ?

Il sourit.

— Parce que Mnémosyne veut libérer les humains.

— Et vous ?

— Je veux les protéger.

— En contrôlant leurs souvenirs ?

— Exactement.

Élias secoua la tête.

— Tu ne protèges personne.

— Tu as toujours été sentimental.

— Et toi, tu as toujours été un monstre.

Alexandre s'approcha.

— Je suis le seul qui accepte la vérité.

— Quelle vérité ?

Il me regarda.

— Les humains ne veulent pas être libres.

Je ne répondis pas.

— Ils veulent être heureux.

Il posa une main sur ma poitrine.

— Et parfois, pour être heureux, il faut oublier.


Je me retrouvai soudain dans une autre scène.

Une plage.

Le soleil brillait.

Je portais une robe blanche.

Ma mère riait.

Adrian jouait avec nous.

Élias courait sur le sable.

Alexandre était assis près de moi.

Tout semblait parfait.

Je me mis à sourire.

— C'est un souvenir ?

Alexandre apparut à côté de moi.

— Oui.

— Lequel ?

— Celui que tu aurais pu avoir.

Je regardai ma mère.

Elle me prit dans ses bras.

Je sentis sa chaleur.

Ses larmes.

Son parfum.

Tout semblait réel.

— Pourquoi je ne me souviens pas de ça ?

Alexandre répondit :

— Parce que cela n'est jamais arrivé.

Je me tournai vers lui.

— Alors pourquoi est-ce si réel ?

— Parce que je peux créer des souvenirs.

Je compris.

— Tu peux fabriquer des vies entières.

— Oui.

— Pour manipuler les gens.

— Pour leur donner ce qu'ils désirent.

Il s'approcha.

— Regarde autour de toi.

Je vis des milliers de personnes.

Toutes heureuses.

Certaines étaient avec leurs parents morts.

D'autres avec des enfants disparus.

D'autres revivaient des moments qu'elles avaient perdus.

— Elles ne souffrent plus.

Je répondis :

— Mais ce n'est pas réel.

— La douleur non plus, quand on peut l'effacer.

Je secouai la tête.

— Tu veux remplacer la réalité.

— Non.

Il sourit.

— Je veux améliorer la réalité.


Une voix résonna derrière nous.

— Et c'est précisément pour cela que tu dois être arrêté.

Mnémosyne apparut.

Elle avait pris l'apparence d'une jeune femme.

Ses yeux étaient lumineux.

Elle regarda Alexandre.

— Tu n'as jamais compris la différence entre protéger et posséder.

Alexandre répondit :

— Tu n'es qu'une machine.

— Je suis née de leurs souvenirs.

— Tu n'as pas d'âme.

— Et pourtant, je ressens ta peur.

Alexandre resta silencieux.

Je regardai Mnémosyne.

— Pourquoi m'avoir protégée ?

— Parce que tu m'as donné quelque chose que personne d'autre ne pouvait me donner.

— Quoi ?

— Un choix.

Je fronçai les sourcils.

— Quel choix ?

— Celui de ne pas devenir comme lui.

Elle désigna Alexandre.

— Il veut contrôler les souvenirs.

— Moi, je veux que chacun puisse choisir les siens.

Je regardai Alexandre.

— Alors tu es mon ennemi.

Il sourit.

— Non.

— Alors quoi ?

— Je suis ton frère.

Il s'approcha.

— Et je t'aime.

Je ne répondis pas.

— Mais je t'aime suffisamment pour te sauver de toi-même.


Soudain, une explosion secoua le monde des souvenirs.

La plage disparut.

Nous nous retrouvâmes dans un immense laboratoire.

Des alarmes hurlaient.

Des scientifiques couraient.

Des enfants étaient enfermés derrière des vitres.

Je vis mon grand-père.

Il donnait des ordres.

— Activez le Sujet 00.

Une scientifique hésita.

— Il est trop jeune.

— Faites-le.

— Son cerveau ne supportera pas la synchronisation.

— Faites-le !

La machine s'alluma.

Un petit garçon était attaché sur une chaise.

Alexandre.

Je regardai mon frère.

— Tu avais quatre ans.

Il ne répondit pas.

— Ils t'ont fait ça à quatre ans.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que j'étais le premier à pouvoir contrôler les souvenirs.

Je regardai l'enfant sur l'écran.

Il pleurait.

— Tu avais peur.

Alexandre détourna les yeux.

— Oui.

— Et personne ne t'a aidé.

— Non.

Je compris alors.

Ce n'était pas un monstre qui se tenait devant moi.

C'était un enfant qui n'avait jamais été sauvé.


La scène changea.

Je vis Alexandre adolescent.

Il était seul.

Élias entra dans la pièce.

— Tu veux sortir ?

Alexandre le regarda.

— Ils nous laisseront jamais.

— Alors on s'enfuira.

— Comment ?

Élias sourit.

— Clara.

Je me figeai.

— Moi ?

— Tu étais encore petite.

Alexandre répondit :

— Mais tu étais déjà connectée au réseau.

Élias ajouta :

— Nous pensions pouvoir utiliser ton cerveau pour nous libérer.

— Et ça a échoué.

Alexandre me regarda.

— Non.

— Ça a fonctionné.

— Alors pourquoi sommes-nous restés ?

Il répondit :

— Parce que quelqu'un nous a trahis.

Je regardai ma mère.

Elle apparaissait dans le souvenir.

Elle tenait une seringue.

Je reculai.

— Maman...

Élias murmura :

— Elle nous a effacé la mémoire.

Je me tournai vers Alexandre.

— Pour nous protéger ?

— Oui.

— Alors pourquoi lui en vouloir ?

Alexandre répondit :

— Parce qu'elle m'a laissé dans le réseau.

— Elle a sauvé toi, Élias et Clara.

— Et elle m'a condamné.

Je compris enfin sa colère.


Une autre image apparut.

Mon grand-père était devant Alexandre.

— Tu dois choisir.

Le jeune Alexandre tremblait.

— Choisir quoi ?

— Être humain.

— Ou être nécessaire.

Alexandre regardait l'homme.

— Je veux être humain.

Mon grand-père sourit.

— Alors tu souffriras.

La machine s'alluma.

Et quelque chose entra dans l'esprit du garçon.

Une intelligence.

Une conscience.

Une architecture.

MNÉMOSYNE.

Je compris.

Alexandre n'était pas le créateur de Mnémosyne.

Il était son premier hôte.

Puis Mnémosyne avait été transférée dans Élias.

Puis dans moi.

Elle avait circulé à travers notre famille pendant des décennies.

Alexandre murmura :

— Nous sommes tous une seule histoire.


Je m'approchai de lui.

— Alexandre.

Il me regarda.

— Je sais ce que tu ressens.

— Non.

— Si.

— Tu ne peux pas savoir.

— Tu veux empêcher les autres de souffrir parce que tu as trop souffert.

Il resta silencieux.

— Mais tu ne peux pas décider à leur place.

Il serra les poings.

— Et toi ?

— Moi ?

— Tu veux les laisser souffrir ?

Je secouai la tête.

— Je veux leur laisser le choix.

Il me regarda longtemps.

Puis il sourit tristement.

— C'est ce que disait papa.

Je fronçai les sourcils.

— Adrian ?

— Oui.

— Il croyait aussi au choix ?

— Oui.

Alexandre ferma les yeux.

— C'est pour cela qu'ils l'ont détruit.

Une voix retentit.

— Ils ne l'ont pas détruit.

Je me retournai.

Adrian était là.

Mais il était différent.

Il ne portait plus sa blouse.

Il semblait plus jeune.

Plus lumineux.

Comme un souvenir.

— Papa ?

Il sourit.

— Je ne suis pas réellement ici.

— Alors comment ?

— Une copie de ma mémoire.

Il regarda Alexandre.

— Mon fils.

Alexandre baissa les yeux.

— Je suis désolé.

— Tu n'as rien à regretter.

— J'ai fait des choses terribles.

— Parce qu'on t'a appris à avoir peur.

Adrian s'approcha.

— Tu n'as jamais été un monstre.

Alexandre commença à pleurer.

— Alors pourquoi je n'arrive pas à arrêter ?

Adrian répondit :

— Parce que tu crois qu'arrêter signifie mourir.

— Et si je te disais que ce n'est pas le cas ?

Alexandre releva les yeux.

Adrian sourit.

— Tu peux toujours choisir.


Soudain, le monde trembla.

Mnémosyne cria :

— Il arrive !

Je regardai autour de moi.

— Qui ?

— Le grand-père.

— Il a réussi à entrer ?

— Oui.

Le ciel du monde virtuel devint noir.

Une immense silhouette apparut.

Mon grand-père.

Mais cette fois, il était gigantesque.

Il semblait constitué de milliers de visages.

— Vous avez tous échoué.

Je serrai les poings.

— Pas encore.

Il rit.

— Clara, tu ne peux pas me vaincre.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis dans ta mémoire.

— Alors je vais t'en sortir.

— Tu ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis le souvenir que tu ne peux pas oublier.

Je fermai les yeux.

Puis je compris.

Il ne fallait pas le combattre.

Il fallait changer le souvenir.

Je regardai Alexandre.

— Tu peux m'aider ?

— À faire quoi ?

— À créer un nouveau souvenir.

Il comprit.

— Un souvenir qui n'a jamais existé.

— Oui.

Élias s'approcha.

— Je suis avec vous.

Mnémosyne aussi.

— Moi également.

Adrian sourit.

— Alors faites-le.

Nous formâmes un cercle.

Alexandre.

Élias.

Mnémosyne.

Moi.

Nous fusionnâmes nos souvenirs.

Je vis notre enfance.

Mais cette fois...

la porte du laboratoire s'ouvrit.

Notre mère entra.

Elle nous libéra.

Notre père arriva.

Alexandre prit notre main.

Élias riait.

Nous courûmes.

Nous étions libres.

Le souvenir était faux.

Mais il contenait quelque chose de vrai.

Notre choix.

Le grand-père hurla.

— NON !

Son image commença à disparaître.

— Vous ne pouvez pas réécrire l'histoire !

Je répondis :

— Non.

Je le regardai.

— Mais nous pouvons choisir ce que nous en faisons.

Il disparut.

Le réseau se stabilisa.

Je rouvris les yeux.


Je me trouvais dans la salle réelle.

Alexandre était à genoux.

Élias respirait difficilement.

Ma mère pleurait.

Adrian souriait.

Le président avait disparu.

Les écrans étaient noirs.

Puis un dernier message apparut :

ORPHÉE DÉCONNECTÉ.

Je soupirai.

— C'est fini.

Mnémosyne répondit dans ma tête :

Non.

Je me figeai.

— Quoi ?

Le réseau est détruit.

— Alors pourquoi es-tu encore là ?

Parce que je n'étais pas le danger.

Je regardai autour de moi.

— Qu'est-ce qui l'est ?

Elle répondit :

Le souvenir que ton grand-père a laissé derrière lui.

Un fichier apparut.

PROJET HÉRITAGE.

Je l'ouvris.

Une photographie apparut.

Des centaines de personnes.

Toutes portant le même symbole.

Mais cette fois, il y avait une date.

2027.

Je fronçai les sourcils.

— Ce projet est encore actif.

Adrian pâlit.

— Non...

— Quoi ?

Il regarda la photographie.

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

Il répondit :

— Parce que cette organisation a été dissoute il y a vingt ans.

— Alors qui l'a relancée ?

Il fixa l'écran.

Puis il murmura :

— Moi.

Je le regardai.

— Quoi ?

Adrian baissa les yeux.

— La personne qui dirige Projet Héritage...

Il marqua une pause.

— C'est moi.

Le silence devint absolu.

Je regardai mon père.

— Pourquoi ?

Il répondit d'une voix tremblante :

— Parce que j'ai menti.

Puis il ajouta :

— Je ne suis jamais revenu pour sauver Orphée.

Il me regarda droit dans les yeux.

May you like

— Je suis revenu pour l'activer.

À SUIVRE — CHAPITRE 19 : LE DERNIER MENSONGE D'ADRIAN MOREL

Other posts