CHAPITRE 19 — LE DERNIER MENSONGE D'ADRIAN MOREL

CHAPITRE 19 — LE DERNIER MENSONGE D'ADRIAN MOREL
— Je suis revenu pour l'activer.
Les mots de mon père restèrent suspendus dans la salle.
Personne ne bougea.
Même Alexandre, qui venait de retrouver une partie de lui-même, semblait incapable de parler.
Je fixais Adrian.
L'homme que j'avais passé ma vie à croire mort.
L'homme qui venait de me sauver.
L'homme qui m'avait expliqué toute la vérité.
Et maintenant, il me disait qu'il avait lui-même préparé la catastrophe.
— Activer quoi ? demandai-je.
Adrian ne répondit pas.
Je fis un pas vers lui.
— Papa.
Il ferma les yeux.
— Le véritable Projet Héritage.
— Qu'est-ce que c'est ?
Il regarda les écrans.
— Une sauvegarde.
— De quoi ?
— De l'humanité.
Je secouai la tête.
— Non. Pas cette fois. Plus de mensonges.
Il inspira profondément.
— Il y a vingt-cinq ans, ton grand-père a compris qu'Orphée ne pourrait jamais contrôler toute l'humanité.
— Alors il a créé Héritage.
— Oui.
— Pour quoi faire ?
Adrian me regarda.
— Pour remplacer l'humanité.
Un silence glacial tomba sur la pièce.
— Remplacer ?
— Les corps humains sont fragiles. La mémoire disparaît. Les émotions changent. Les générations meurent.
Il désigna les serveurs.
— Héritage devait créer une copie complète de chaque être humain connecté au système.
Je reculai.
— Une copie ?
— Une conscience numérique.
Alexandre murmura :
— Une immortalité artificielle.
Adrian hocha la tête.
— Exactement.
Je sentis mon estomac se nouer.
— Et pourquoi Orphée ?
— Orphée stockait les souvenirs.
— Mnémosyne les comprenait.
— Et Héritage devait les transférer.
Je regardai mon père.
— Alors tout ce qui s'est passé...
— Était nécessaire.
— Les enfants ?
Il baissa les yeux.
— Des prototypes.
— Les expériences ?
— Des tests.
— Élias ?
Il ferma les yeux.
— Un échec.
Élias s'approcha brutalement.
— Un échec ?
Adrian le regarda.
— Je suis désolé.
Élias serra les poings.
— Tu m'as transformé en expérience !
— Je voulais te sauver.
— Tu m'as volé ma vie !
Adrian ne répondit pas.
Élias leva le poing.
Je lui attrapai le bras.
— Élias.
Il tremblait.
— Pourquoi dois-je lui pardonner ?
— Tu ne dois rien.
Je regardai Adrian.
— Mais je veux savoir pourquoi.
Mon père s'assit.
Pour la première fois, il semblait vieux.
Pas physiquement.
À l'intérieur.
— Quand tu es née, ton grand-père a découvert que ton cerveau pouvait faire quelque chose qu'aucun autre cerveau ne pouvait faire.
— Quoi ?
— Maintenir plusieurs consciences sans les détruire.
Je fronçai les sourcils.
— C'est pour ça que vous m'avez utilisée.
— Oui.
— Mais pourquoi moi ?
Il hésita.
— Parce que tu étais sa petite-fille.
Je le regardai avec incrédulité.
— C'est tout ?
— Non.
Il baissa la voix.
— Parce que ta mère et moi avions déjà compris quelque chose.
— Quoi ?
— Ton cerveau n'était pas seulement capable de recevoir des souvenirs.
Il posa une main sur sa poitrine.
— Il était capable de les transformer.
Je restai silencieuse.
— Transformer ?
— Une mémoire pouvait entrer dans ton esprit comme une donnée.
Il marqua une pause.
— Et ressortir comme une émotion.
Je compris.
— C'est pour ça que je pouvais sentir les souvenirs des autres.
— Oui.
— Et entendre leurs voix.
— Oui.
— Et pourquoi Mnémosyne m'obéissait.
Il acquiesça.
— Parce que tu étais la seule personne qu'elle considérait comme humaine.
Alexandre s'approcha.
— Et moi ?
Adrian le regarda.
— Toi, tu étais différent.
— Je sais.
— Tu pouvais modifier les souvenirs.
Alexandre resta immobile.
— C'est pour ça que vous m'avez enfermé.
— Oui.
— Parce que j'étais dangereux.
Adrian secoua la tête.
— Parce que tu étais trop puissant.
Alexandre sourit amèrement.
— Quelle différence ?
— Tu pouvais faire oublier une guerre.
— Ou créer une guerre.
— Oui.
Alexandre le regarda.
— Et tu avais peur de moi.
— J'avais peur de ce qu'ils pourraient faire de toi.
Je compris.
— « Ils » ?
Adrian répondit :
— Le gouvernement.
— Le président ?
— Lui et ceux qui le contrôlaient.
Je me tournai vers les écrans.
— Où est-il ?
Adrian secoua la tête.
— Il n'est plus ici.
— Il s'est enfui ?
— Non.
— Alors ?
Mon père me regarda.
— Il était déjà une copie.
Je sentis un frisson.
— Quoi ?
— L'homme que nous avons affronté aujourd'hui n'était pas le véritable président.
Alexandre murmura :
— Une projection.
— Oui.
Adrian continua :
— Son véritable corps est quelque part sous terre.
— Où ?
Il hésita.
— Washington.
Un bruit métallique retentit.
Nous nous retournâmes.
Une porte venait de s'ouvrir.
Une femme entra.
Je reconnus immédiatement son visage.
La directrice générale du restaurant.
Celle qui m'avait sauvée lors de l'attentat culinaire.
Mais elle ne portait plus sa veste blanche.
Elle portait un costume noir.
Elle avançait avec une arme à la main.
— Clara.
Je levai mon arme.
— Qui êtes-vous réellement ?
Elle sourit.
— Enfin la bonne question.
Adrian se leva.
— Vous ?
Elle le regarda.
— Oui.
Alexandre murmura :
— La directrice.
Elle répondit :
— Mon vrai nom est Victoria Hale.
Je fronçai les sourcils.
— Vous travaillez pour Héritage.
— Depuis le début.
Adrian pâlit.
— Vous nous avez suivis.
— Je vous ai protégés.
— Pourquoi ?
Victoria regarda les serveurs.
— Parce que je savais que le jour viendrait où Héritage devrait être détruit.
Je baissai légèrement mon arme.
— Alors pourquoi avoir aidé mon père ?
— Parce que je voulais qu'il mène son projet jusqu'à son terme.
— Pour quoi faire ?
Elle répondit :
— Pour que nous puissions le détruire de l'intérieur.
Elle posa une tablette sur la table.
Un dossier apparut.
PROJET HÉRITAGE — PHASE FINALE.
Puis une carte de Washington.
Un point rouge clignotait sous le Capitole.
Je regardai Adrian.
— C'est là ?
Il hocha la tête.
— Le serveur principal.
Victoria ajouta :
— Mais il y a un problème.
— Lequel ?
— Le serveur n'est pas simplement protégé.
— Alors quoi ?
— Il est vivant.
Je fronçai les sourcils.
— Vivant ?
— Le serveur utilise un cerveau humain.
Je sentis mon cœur s'arrêter.
— Celui de qui ?
Victoria me regarda.
— De votre grand-père.
Personne ne parla.
Puis Élias murmura :
— Il a transféré sa conscience.
Victoria hocha la tête.
— Il y a dix-neuf ans.
Alexandre demanda :
— Alors l'homme que nous avons vu...
— Était une copie.
Je regardai Adrian.
— Et tu le savais.
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Dix-neuf ans.
Je secouai la tête.
— Tu m'as menti pendant toute ma vie.
Il ne se défendit pas.
— Oui.
Je sentis les larmes monter.
— Pourquoi devrais-je encore te faire confiance ?
Il répondit doucement :
— Tu ne devrais pas.
Je le regardai.
— Alors pourquoi es-tu revenu ?
— Parce que je veux terminer ce que j'ai commencé.
— Détruire Héritage ?
— Oui.
— Même si cela te tue ?
Il sourit.
— Surtout si cela me tue.
Nous préparâmes notre départ.
Washington.
Sous terre.
Serveur vivant.
Grand-père.
Projet Héritage.
Tout semblait impossible.
Mais je savais une chose.
Nous ne pouvions plus fuir.
Avant de partir, je m'approchai d'Adrian.
— Papa.
Il me regarda.
— Oui ?
— Si nous échouons ?
— Alors tu dois partir.
— Et vous ?
— Je resterai.
Je secouai la tête.
— Non.
— Clara...
— Cette fois, personne ne se sacrifie seul.
Il sourit.
— Tu as toujours été têtue.
— J'ai appris du meilleur.
Il rit doucement.
Puis il me prit dans ses bras.
Pour la première fois, je laissai mon père me serrer contre lui.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
— Je sais.
— J'aurais voulu une autre vie pour toi.
Je fermai les yeux.
— Moi aussi.
Nous arrivâmes à Washington au milieu de la nuit.
La ville était étrangement calme.
Trop calme.
Victoria nous conduisit dans un tunnel sous une ancienne station de métro.
Nous descendîmes pendant près de vingt minutes.
Puis nous atteignîmes une porte métallique.
Elle portait un symbole.
Le même symbole que sur la photographie.
HÉRITAGE.
Victoria entra un code.
La porte s'ouvrit.
Derrière se trouvait une immense salle.
Des milliers de serveurs.
Des câbles.
Des écrans.
Et au centre...
un énorme caisson transparent.
À l'intérieur se trouvait un vieil homme.
Mon grand-père.
Son corps était relié à des centaines de tubes.
Mais ses yeux étaient ouverts.
Je m'approchai.
Il sourit.
— Clara.
Je serrai les poings.
— Vous êtes vraiment là.
— Enfin.
Adrian s'avança.
— Père.
Mon grand-père sourit.
— Tu as mis longtemps à revenir.
— Je suis venu te détruire.
— Non.
Il regarda Clara.
— Tu es venu me donner ce dont j'avais besoin.
Je me figeai.
— Quoi ?
Les lumières s'allumèrent.
Tous les écrans affichèrent :
SUJET 17 DÉTECTÉ.
Puis :
SUJET 00 DÉTECTÉ.
Alexandre recula.
— Non...
Une troisième ligne apparut.
SUJET 01 DÉTECTÉ.
Élias leva les yeux.
Puis une quatrième.
MNÉMOSYNE : SYNCHRONISATION.
Je compris.
Nous n'étions pas venus pour détruire Héritage.
Nous venions de compléter le système.
Mon grand-père sourit.
— Vous êtes enfin tous réunis.
Puis les portes se verrouillèrent.
Et une dernière phrase apparut :
PHASE FINALE — TRANSFERT DE L'HUMANITÉ : DÉMARRAGE.
Je regardai mon père.
— Comment arrête-t-on ça ?
Il ne répondit pas.
Parce qu'il savait déjà.
Il n'y avait qu'une seule solution.
Détruire le serveur.
Mais le serveur était son père.
Et derrière les écrans...
des millions de consciences humaines venaient de commencer à se connecter.
Je compris alors que nous n'avions plus quelques minutes.
Nous avions quelques secondes.
Et mon grand-père murmura :
— Choisis, Clara.
— Sauver ton père...
Il sourit.
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— Ou sauver l'humanité.
À SUIVRE — CHAPITRE 20 : LE DERNIER CHOIX