CHAPITRE 5 — LE MORT QUI ATTENDAIT DANS LA CHAMBRE FROIDE

CHAPITRE 5 — LE MORT QUI ATTENDAIT DANS LA CHAMBRE FROIDE
Je restai immobile devant le message.
LE PÈRE MORT QUI ATTEND DANS LA CHAMBRE FROIDE.
Pendant quelques secondes, mon cerveau refusa d'accepter ce que je venais d'entendre.
Mon père était vivant.
Gabriel Morel.
L'homme dont j'avais assisté aux funérailles.
L'homme dont j'avais porté le deuil pendant quinze ans.
L'homme dont j'avais conservé une vieille montre, quelques photographies et une veste qu'il portait le jour où il était mort.
Vivant.
Quelque part sous le restaurant.
Avec ma mère.
Je me tournai vers Gabriel Delorme.
— Est-ce vrai ?
Il ne répondit pas.
— Est-ce que mon père est vivant ?
Il baissa les yeux.
— Oui.
Je sentis mes jambes trembler.
— Depuis combien de temps le savez-vous ?
— Depuis quinze ans.
Je le regardai avec une colère que je n'avais jamais ressentie auparavant.
— Vous m'avez laissée croire qu'il était mort.
— Je n'avais pas le choix.
— Vous n'aviez jamais le choix !
Ma voix se brisa.
— Tout le monde me dit ça. Ma mère n'avait pas le choix. Mon oncle n'avait pas le choix. Madame Valmont n'avait pas le choix. Vous n'aviez pas le choix.
Je m'approchai de lui.
— Mais moi, j'avais le choix ?
Il resta silencieux.
— J'avais le choix de pleurer mon père pendant quinze ans ? J'avais le choix de croire qu'il m'avait abandonnée ?
— Clara...
— Ne prononcez pas mon nom.
Il recula.
Je respirai profondément.
— Où est la chambre froide ?
Il pointa vers le couloir.
— Au sous-sol.
— Alors on y va.
— C'est dangereux.
— Je m'en fiche.
— Ils peuvent être là.
— Ma mère est là.
Il comprit que rien ne pourrait m'arrêter.
Nous descendîmes.
Le restaurant semblait mort.
Les lumières clignotaient.
Des alarmes résonnaient dans les couloirs.
Une odeur de fumée flottait dans l'air.
Je marchais rapidement.
À chaque pas, mon cœur battait plus fort.
Je ne savais pas ce que j'allais découvrir.
Un cadavre ?
Un piège ?
Mon père ?
Ou un autre mensonge ?
Nous arrivâmes devant la chambre froide.
La porte était entrouverte.
Je m'arrêtai.
Une odeur glaciale s'échappait de l'intérieur.
Je posai la main sur la poignée.
Gabriel me retint.
— Attends.
— Pourquoi ?
— Écoute.
Je retins ma respiration.
Quelque chose bougeait à l'intérieur.
Un léger bruit.
Comme une respiration.
Je poussai la porte.
— Maman ?
Aucune réponse.
Nous entrâmes.
Les étagères étaient couvertes de caisses.
Des carcasses suspendues.
Des boîtes métalliques.
Une lumière rouge clignotait au plafond.
Puis j'entendis un gémissement.
— Clara...
Je me retournai.
Ma mère.
Elle était attachée à une chaise.
Vivante.
Je courus vers elle.
— Maman !
— Ne touche pas aux liens !
Je m'arrêtai.
— Pourquoi ?
Elle regarda derrière moi.
— Il est là.
Je me retournai.
Au fond de la chambre froide, derrière une rangée de caisses, une silhouette était assise.
Un homme.
Très maigre.
Cheveux gris.
Visage pâle.
Barbe de plusieurs jours.
Il leva lentement la tête.
Je cessai de respirer.
Je connaissais ce visage.
Même après quinze ans.
Même après toutes ces années.
Je le reconnaîtrais entre mille.
— Papa...
Il me regarda.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Clara.
Je ne bougeai plus.
Mon père se leva difficilement.
Il avait vieilli.
Il semblait avoir vingt ans de plus que son âge.
Mais c'était lui.
Gabriel Morel.
Mon père.
Le véritable homme qui m'avait élevée.
Je courus vers lui.
Il me prit dans ses bras.
Je pleurais.
Lui aussi.
— Papa...
— Pardonne-moi.
Je serrai son manteau.
— Tu étais vivant.
— Oui.
— Pendant quinze ans.
— Oui.
— Pourquoi ?
Il ferma les yeux.
— Pour te protéger.
Je le repoussai.
— Encore cette excuse !
Il baissa la tête.
— Ce n'est pas une excuse.
— Alors explique-moi.
Il regarda ma mère.
— Elle t'a tout raconté ?
— Pas assez.
Il soupira.
— Alors écoute-moi.
Il s'assit.
— Le soir où tu pensais que je suis mort, j'avais découvert que la Confrérie avait infiltré le gouvernement.
— Victor ?
— Victor était l'un d'eux.
— Il est mon père ?
Mon père me regarda.
Puis il sourit tristement.
— Non.
Je restai silencieuse.
— Ton père biologique est Gabriel Delorme.
Je me tournai vers Gabriel.
Il baissa la tête.
Mon père continua.
— Mais cela n'a jamais changé ce que tu étais pour moi.
— Pourquoi avez-vous tous gardé ça secret ?
— Parce que Victor voulait te retrouver.
— Pourquoi ?
Mon père se leva.
— Parce que tu étais la seule personne qui pouvait le détruire.
Je fronçai les sourcils.
— Moi ?
— Oui.
— Je ne comprends pas.
Il s'approcha.
— Quand tu étais petite, je t'ai appris à mémoriser les visages.
Je repensai à mes souvenirs.
Les photographies.
Les noms.
Les détails.
— Tu ne faisais pas seulement ça pour jouer.
— Non.
— Alors pourquoi ?
Il répondit :
— Parce que j'avais découvert que la Confrérie utilisait des identités doubles.
— Des sosies.
— Exactement.
— Et j'ai une mémoire particulière.
— Une mémoire photographique.
Je secouai la tête.
— Je ne savais même pas que j'avais ça.
— Je sais.
Il posa une main sur mon épaule.
— C'est pour cela qu'ils ont peur de toi.
Soudain, un bruit métallique retentit derrière nous.
Mon père se figea.
— Ils sont là.
Gabriel sortit son arme.
— Combien ?
Mon père répondit :
— Trop.
Ma mère commença à pleurer.
— Ils vont nous retrouver.
Mon père regarda la porte.
— Non.
Puis il me regarda.
— Ils vont retrouver Clara.
Je me tournai vers lui.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il ouvrit une petite trappe dans le mur.
À l'intérieur se trouvait un dossier.
Il me le tendit.
— Prends-le.
— Qu'est-ce que c'est ?
— La liste originale.
Je regardai la couverture.
PROJET ORPHÉE — SUJETS PRIORITAIRES.
Je l'ouvris.
Des dizaines de photographies.
Des noms.
Des dates.
Des informations personnelles.
Puis je vis une photo de moi.
Je reculai.
Sous mon visage était écrit :
SUJET 17 — MÉMOIRE VISUELLE EXCEPTIONNELLE.
À côté :
STATUT : À SURVEILLER.
Et plus bas :
NE PAS ÉLIMINER.
Je regardai mon père.
— Pourquoi ils ne veulent pas me tuer ?
Il répondit :
— Parce qu'ils ont besoin de toi.
— Pour quoi ?
Il hésita.
— Pour identifier quelqu'un.
— Qui ?
— Le véritable chef de la Confrérie.
Je tournai les pages.
Plusieurs photos étaient floues.
Certaines avaient été déchirées.
Une seule personne n'avait pas de visage.
Seulement une silhouette.
IDENTITÉ : INCONNUE.
NOM DE CODE : LA REINE BLANCHE.
Je regardai mon père.
— Qui est la Reine Blanche ?
Il répondit :
— Nous ne savons pas.
Un bruit de pas retentit dans le couloir.
Plusieurs personnes.
Mon père referma le dossier.
— Il faut partir.
— Par où ?
Il ouvrit une porte cachée derrière les étagères.
— Par ici.
Nous courûmes.
Le passage était étroit.
Je tenais le dossier contre moi.
Derrière nous, la porte de la chambre froide explosa.
Des hommes entrèrent.
Des tirs retentirent.
Nous descendîmes un escalier.
Puis un autre.
Le tunnel semblait interminable.
Soudain, mon père s'arrêta.
— Écoute.
Je tendis l'oreille.
Un bruit de moteur.
— Ils nous attendent à la sortie.
Gabriel regarda mon père.
— Alors nous prenons l'autre chemin.
— Il n'y en a pas.
Mon père sourit.
— Si.
Il toucha une pierre du mur.
Une porte s'ouvrit.
Nous entrâmes dans une petite salle.
Au centre se trouvait une table.
Et sur la table...
un téléphone.
Il sonnait.
Mon père s'approcha.
— Ne réponds pas.
Mais je connaissais cette sonnerie.
Je l'avais déjà entendue.
Le soir de la mort de mon père.
Je m'approchai.
— Je dois répondre.
— Clara, non.
Je décrochai.
— Allô ?
Silence.
Puis une voix de femme.
Douce.
Calme.
— Bonsoir, Clara.
Je me figeai.
— Qui êtes-vous ?
La femme rit doucement.
— Tu connais déjà la réponse.
— La Reine Blanche ?
Silence.
Puis :
— Très bien.
Mon père devint livide.
La femme continua :
— Ton père t'a donné le dossier.
Je ne répondis pas.
— Il t'a aussi donné la vérité sur ton origine.
Je regardai Gabriel.
— Vous êtes la Reine Blanche ?
La voix répondit :
— Je suis celle qui a protégé ta famille.
Je serrai le téléphone.
— Vous avez tué mon père ?
— Lequel ?
Je cessai de respirer.
— Quoi ?
— Tu as deux pères, Clara.
Sa voix devint plus froide.
— Et tu ne sais toujours pas lequel je devrais tuer.
Je sentis mon sang se glacer.
— Que voulez-vous ?
— Que tu me donnes le dossier.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il contient le nom de la personne qui dirige réellement la Confrérie.
— Et si je refuse ?
Un silence.
Puis la femme murmura :
— Alors ta mère meurt.
Ma mère leva les yeux.
Elle semblait comprendre quelque chose.
— Clara, ne lui donne pas...
Un bruit sec retentit.
Ma mère s'effondra.
— MAMAN !
Je courus vers elle.
Elle était blessée au bras.
Pas morte.
Mais le message était clair.
Ils pouvaient nous atteindre.
Même ici.
La voix reprit :
— Tu as dix minutes.
La communication fut coupée.
Je regardai mon père.
— Ils peuvent nous voir.
Il regarda autour de lui.
— Oui.
Gabriel examina les murs.
— Une caméra.
Je levai les yeux.
Une minuscule lumière rouge clignotait au plafond.
Je compris.
— Ils nous ont suivis.
Mon père regarda la caméra.
Puis il sourit.
— Alors jouons leur jeu.
Il prit le dossier.
— Clara, donne-moi la moitié.
— Pourquoi ?
— Parce que si nous mourons, au moins l'un des deux exemplaires survivra.
Il arracha plusieurs pages.
Il me donna le reste.
— Mémorise-les.
Je le regardai.
— Je ne peux pas mémoriser tout ça.
Il sourit.
— Tu l'as déjà fait.
Je baissai les yeux.
Il avait raison.
Depuis quelques minutes, je regardais les pages sans m'en rendre compte.
Les noms.
Les visages.
Les dates.
Je les connaissais déjà.
Je pouvais fermer les yeux et les revoir.
Tous.
Puis un visage apparut dans ma mémoire.
Un visage que je n'avais pas remarqué sur le moment.
Je rouvris les yeux.
— Papa.
— Quoi ?
— Cette femme...
Je pointai une photo.
Une femme élégante.
Cheveux blonds.
Robe blanche.
Sourire discret.
Elle était photographiée lors d'une réception diplomatique.
Je la connaissais.
Je l'avais vue ce soir.
Au restaurant.
Je murmurai son nom.
— Madame Valmont.
Mon père se figea.
— Non.
— Elle est sur la liste.
— Impossible.
— Regarde.
Il prit la photo.
Son visage changea.
— Ce n'est pas elle.
— Si.
— Clara, regarde attentivement.
Je regardai.
Il y avait quelque chose d'étrange.
Le visage ressemblait à celui de Valmont.
Mais pas exactement.
Les yeux étaient différents.
La mâchoire aussi.
Je rapprochai la photo.
Et je compris.
— Ce n'est pas Madame Valmont.
— Non.
— C'est sa sœur.
Mon père pâlit.
— Élise n'avait pas de sœur.
Je retournai la photo.
Au dos, un nom était écrit.
HÉLÈNE VALMONT.
Puis une date.
Et une phrase.
Décédée à l'âge de dix-sept ans.
Je regardai mon père.
— Alors qui est Madame Valmont ?
Personne ne répondit.
Un bruit de pas approcha.
Puis une voix retentit dans le tunnel.
— Très bonne question.
La porte s'ouvrit.
Madame Valmont apparut.
Elle tenait une arme.
Mais cette fois, elle ne semblait pas être blessée.
Sa veste était intacte.
Son épaule n'avait aucune trace de balle.
Je reculai.
— Vous...
Elle sourit.
— Je suis désolée, Clara.
Mon père leva son arme.
— Éloignez-vous d'elle.
Valmont regarda Gabriel Morel.
— Cela fait quinze ans que j'attends ce moment.
Mon père murmura :
— Tu es morte.
Elle sourit.
— Non.
Elle s'approcha.
— Hélène est morte.
Je sentis mon cœur s'arrêter.
— Alors vous êtes...
Elle me regarda.
— Sa sœur jumelle.
Puis elle retira lentement ses gants.
— Et je suis la véritable directrice du Palais d'Or.
Je compris enfin.
Il y avait deux femmes.
Deux identités.
Deux vies.
Et depuis quinze ans, quelqu'un avait utilisé le visage d'une morte pour manipuler tout le monde.
Mais le plus terrifiant n'était pas cela.
C'était ce qu'elle dit ensuite.
— Clara, ton père t'a raconté la moitié de l'histoire.
Elle pointa son arme vers Gabriel.
— Et l'autre moitié...
Elle sourit.
— C'est lui qui l'a écrite.
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Un coup de feu retentit.
Puis tout devint noir.