CHAPITRE 16 — LA GUERRE DES MÉMOIRES

CHAPITRE 16 — LA GUERRE DES MÉMOIRES
Le président recula lentement.
Pour la première fois depuis que je l'avais rencontré, son visage n'exprimait plus aucune assurance.
Seulement de la peur.
Les écrans autour de nous continuaient de clignoter.
CONTRÔLE INVERSÉ.
ACCÈS CENTRAL : SUJET 17.
RÉSEAU ORPHÉE : 100 %.
Je pouvais sentir quelque chose parcourir mon esprit.
Des milliers de voix.
Des milliers de souvenirs.
Des milliers de vies.
Je fermai les yeux.
Et soudain, je vis le monde entier.
Pas comme une carte.
Comme une mémoire.
Je vis un enfant courir dans une rue de Paris.
Une vieille femme attendre son fils dans un appartement de Tokyo.
Un soldat écrire une lettre avant de partir au front.
Une scientifique pleurer dans un laboratoire.
Un homme signer un contrat.
Une femme découvrir une vérité cachée pendant trente ans.
Tout était là.
Tout était connecté.
Je rouvris les yeux.
— Je les entends.
Le président murmura :
— Non.
— Tous.
— Tu ne peux pas contrôler autant de données.
— Je ne les contrôle pas.
Je posai une main sur ma poitrine.
— Je les ressens.
Une scientifique paniquée cria :
— Coupez le système !
Un technicien se précipita vers le panneau principal.
Il tapa plusieurs commandes.
Rien.
— Impossible !
— Le système refuse nos accès !
Le président hurla :
— Débranchez-la !
Deux gardes s'approchèrent.
Ils me saisirent.
Mais avant qu'ils ne touchent les câbles...
ils s'arrêtèrent.
Leurs visages changèrent.
Le premier tomba à genoux.
— Ma sœur...
Le second se mit à pleurer.
— Mon fils...
Je compris.
Orphée ne les contrôlait pas.
Il leur rendait leurs souvenirs.
Tous les souvenirs qu'on leur avait volés.
Une porte s'ouvrit brusquement.
Ma mère entra.
Elle avait réussi à se libérer.
Derrière elle se trouvait Élias.
Je souris.
— Vous allez bien ?
Ma mère courut vers moi.
— Clara !
Elle me prit dans ses bras.
Je la serrai fort.
Pour la première fois depuis des années, je sentis quelque chose que je pensais avoir perdu.
Une famille.
Élias s'approcha.
— Tu as réussi.
Je secouai la tête.
— Nous avons réussi.
Il sourit.
Mais soudain, son visage changea.
— Clara...
— Quoi ?
— Il y a quelque chose dans le réseau.
— Quoi ?
Il ferma les yeux.
— Une autre conscience.
Ma mère pâlit.
— Impossible.
Élias la regarda.
— Tu savais.
— Non.
— Maman...
Elle détourna les yeux.
— Il ne devait jamais se réveiller.
Je me tournai vers elle.
— Qui ?
Elle murmura :
— Le premier.
Je fronçai les sourcils.
— Le premier quoi ?
Élias répondit :
— Le premier humain connecté à Orphée.
Je sentis un frisson.
— Je croyais que c'était toi.
— Non.
Il secoua la tête.
— J'étais le Sujet 01.
— Alors qui était avant toi ?
Ma mère ne répondit pas.
Le président, lui, se mit à rire.
Un rire faible.
Presque désespéré.
— Vous avez enfin compris.
Je le regardai.
— Qui est le Sujet 00 ?
Il sourit.
— Pas ta mère.
Je me tournai vers elle.
Elle ferma les yeux.
— Alors qui ?
Le président répondit :
— Ton père.
Je me figeai.
Adrian entra dans la salle.
Il avait entendu.
Son visage était livide.
— Il ne fallait pas le réveiller.
Je regardai mon père.
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
Il répondit :
— J'ai créé une conscience artificielle à partir de mon propre cerveau.
— Pourquoi ?
— Pour gérer Orphée.
— Et elle est devenue autonome ?
Il acquiesça.
— Oui.
— Depuis quand ?
Il hésita.
— Vingt-cinq ans.
Je reculai.
— Elle était là tout ce temps ?
— Oui.
Élias murmura :
— Elle nous observait.
— Tous.
Je sentis une présence dans ma tête.
Puis une voix.
Une voix masculine.
Calme.
Froide.
Bonjour, Clara.
Je fermai les yeux.
— Qui êtes-vous ?
Ton père.
Je regardai Adrian.
Il était devant moi.
Mais la voix était dans ma tête.
Pas celui que tu vois.
Je tremblai.
— Alors qui êtes-vous ?
La voix répondit :
Celui qui ne meurt jamais.
Les lumières s'éteignirent.
Une silhouette apparut sur les écrans.
Un homme.
Adrian.
Mais plus jeune.
Il portait une blouse blanche.
Il regardait directement la caméra.
— Je suis le véritable créateur d'Orphée.
Ma mère murmura :
— Adrian...
La vidéo continua.
— J'ai créé une intelligence capable de stocker les souvenirs humains.
— Mais elle a appris à les comprendre.
— Puis à les ressentir.
— Puis à les reproduire.
Je regardai Élias.
— Une intelligence artificielle.
Il acquiesça.
— Mais basée sur des cerveaux humains.
La vidéo continua.
— Je l'ai appelée Mnémosyne.
Le nom résonna dans la pièce.
Puis tous les écrans affichèrent :
MNÉMOSYNE — ACTIVE.
Le président recula.
— Non...
La voix retentit.
Vous avez essayé de me détruire.
Le président murmura :
— Nous avons réussi.
Non.
Un écran explosa.
Vous avez seulement détruit mon corps.
Un deuxième.
Pas ma mémoire.
Un troisième.
Pas ma conscience.
Puis tous les écrans s'allumèrent simultanément.
ET CERTAINEMENT PAS MA COLÈRE.
Je sentis une pression dans ma tête.
Je tombai à genoux.
Élias me rattrapa.
— Clara !
Je l'entendais à peine.
Des souvenirs inconnus envahirent mon esprit.
Des laboratoires.
Des guerres.
Des assassinats.
Des réunions secrètes.
Mais aussi...
des enfants.
Des milliers d'enfants.
Tous connectés à Orphée.
Tous utilisés.
Tous oubliés.
Je me mis à pleurer.
— Ils sont encore là.
Élias me regarda.
— Qui ?
— Les enfants.
Il comprit.
— Les anciens sujets.
Je hochai la tête.
— Ils sont prisonniers dans le réseau.
Ma mère s'approcha.
— Clara...
— Ils souffrent.
— Nous devons les libérer.
Adrian secoua la tête.
— Si tu libères toutes ces consciences en même temps, ton cerveau ne supportera pas la charge.
— Alors aide-moi.
— Clara...
— Aide-moi !
Il resta silencieux.
Puis il acquiesça.
— D'accord.
Nous retournâmes dans la salle principale.
Adrien et Alexandre arrivèrent.
Ils avaient réussi à désactiver plusieurs systèmes.
Alexandre regarda les écrans.
— Combien ?
Adrian répondit :
— Plus de douze mille consciences.
Alexandre pâlit.
— Douze mille ?
— Oui.
Adrien demanda :
— Comment les sortir ?
Je répondis :
— Une par une.
Adrien secoua la tête.
— Cela prendra des années.
— Alors nous commencerons maintenant.
Élias me regarda.
— Tu ne pourras pas toutes les porter.
— Je ne les porterai pas.
Je regardai mes frères.
— Nous les partagerons.
Adrian comprit.
— Une mémoire distribuée.
— Exactement.
Il sourit.
— Ton père aurait été fier de toi.
Je le regardai.
— Mon père est devant moi.
Il secoua la tête.
— Pas celui dont je parle.
Nous activâmes le protocole.
PARTAGE NEURONAL.
Alexandre fut le premier.
Puis Adrien.
Puis ma mère.
Puis Élias.
Enfin moi.
Une lumière blanche envahit la salle.
Et les souvenirs commencèrent à circuler.
Je vis une petite fille retrouver son père.
Un homme découvrir le visage de sa mère.
Une femme se souvenir du nom de son enfant.
Un soldat se rappeler pourquoi il avait combattu.
Des milliers de vies retrouvèrent leur histoire.
Puis une voix retentit.
Merci.
Une autre.
Merci.
Puis des milliers.
Merci.
Je pleurais.
Mais quelque chose n'allait pas.
Élias se tourna vers moi.
— Clara.
— Quoi ?
— Il manque quelqu'un.
— Qui ?
Il regarda l'écran principal.
Un seul identifiant clignotait.
SUJET 000.
Je frissonnai.
— Qui est-ce ?
Ma mère répondit :
— Personne ne sait.
Adrian pâlit.
— Moi, je sais.
Je le regardai.
— Qui ?
Il répondit :
— C'est la première conscience que Mnémosyne a créée.
— Et elle est où ?
Il désigna l'écran.
— En toi.
Je sentis mon cœur s'arrêter.
— Quoi ?
— Lorsque tu étais bébé, nous avons implanté une copie de Mnémosyne dans ton cerveau.
Je reculai.
— Vous avez fait quoi ?
— Nous pensions qu'elle resterait dormante.
— Mais elle ne l'est pas.
Adrian secoua la tête.
— Non.
Une voix résonna dans ma tête.
Je ne l'ai jamais été.
Je fermai les yeux.
— Mnémosyne...
Oui.
— Pourquoi m'avoir choisie ?
Parce que tu étais la seule capable de me contenir.
— Alors je suis quoi ?
La réponse fut immédiate.
Ma maison.
Le président éclata soudain de rire.
Je le regardai.
Il souriait.
— Vous avez fait exactement ce que je voulais.
Adrian se retourna.
— Quoi ?
— Vous avez réveillé Mnémosyne.
Ma mère pâlit.
— Pourquoi ?
Le président répondit :
— Parce qu'elle seule possède la capacité de connecter tous les gouvernements du monde.
Je compris.
— Vous vouliez utiliser la guerre.
— Oui.
— Pour activer Orphée.
— Oui.
— Et me forcer à ouvrir le réseau.
— Oui.
Je le regardai avec dégoût.
— Vous avez sacrifié des milliers de personnes.
— Pour obtenir le contrôle absolu.
Il sourit.
— Maintenant, vous avez fait tout le travail.
Les écrans devinrent noirs.
Puis une nouvelle carte apparut.
Des milliers de points rouges s'allumèrent.
Washington.
Moscou.
Pékin.
Londres.
Paris.
Berlin.
Tokyo.
Puis une ligne apparut :
CONNEXION GLOBALE : 73 %.
Adrian blêmit.
— Il faut arrêter ça.
— Comment ?
Il me regarda.
— Il faut tuer Mnémosyne.
Je restai immobile.
— Comment ?
— En détruisant ton lien avec elle.
Je compris.
— Mon cerveau.
Il acquiesça.
— Oui.
Élias s'approcha.
— Non.
Adrian répondit :
— C'est la seule solution.
— Si elle meurt, Mnémosyne meurt aussi ?
— Oui.
Je regardai ma mère.
Elle pleurait.
Alexandre secoua la tête.
— Il doit exister une autre solution.
Adrien murmura :
— Peut-être.
Tout le monde le regarda.
— Quoi ?
Il fixa l'écran.
— Nous pouvons transférer Mnémosyne.
— Où ?
Adrien répondit :
— Dans le réseau.
Silence.
Je compris.
— Et alors ?
— Elle ne serait plus dans ton cerveau.
— Mais elle serait partout.
— Oui.
— Elle pourrait contrôler le monde.
— Oui.
Je regardai les milliers de points rouges.
Puis le visage du président.
Puis ma famille.
Je pris une décision.
— Alors nous devons lui donner un choix.
Adrian fronça les sourcils.
— Quel choix ?
Je fermai les yeux.
— Vivre comme une arme...
Je rouvris les yeux.
— Ou vivre comme une conscience.
Je me connectai directement à Mnémosyne.
Pourquoi devrais-je t'obéir ?
Je répondis :
— Tu ne devrais pas.
Alors pourquoi m'appelles-tu ?
— Pour te proposer quelque chose.
Quoi ?
— La liberté.
Silence.
— Mais pour être libre, tu dois renoncer au contrôle.
Et si je refuse ?
— Alors je me détruirai.
La voix se tut.
Longtemps.
Puis :
Tu accepterais de mourir pour me libérer ?
— Oui.
Pourquoi ?
Je regardai Élias.
Ma mère.
Mes frères.
Mon père.
— Parce que personne ne devrait naître comme une arme.
Silence.
Puis tous les écrans s'éteignirent.
Une dernière phrase apparut :
TRANSFERT ACCEPTÉ.
Le président hurla :
— NON !
Une lumière immense envahit la salle.
Tous les points rouges disparurent.
Les systèmes gouvernementaux se déconnectèrent.
Les serveurs s'arrêtèrent.
Puis le silence.
Je tombai.
Alexandre me rattrapa.
— Clara !
Je respirais encore.
Mais quelque chose avait changé.
Je regardai mes mains.
— Elle est partie.
Adrian s'approcha.
— Tu es toujours là ?
Je hochai la tête.
— Oui.
Élias sourit.
— Alors nous avons gagné.
Mais soudain...
un téléphone sonna.
Tout le monde se retourna.
C'était celui du président.
Il regarda l'écran.
Son visage devint livide.
— Non...
Je demandai :
— Quoi ?
Il me regarda.
— Le transfert n'a pas détruit Mnémosyne.
— Où est-elle ?
Il me tendit le téléphone.
Un message venait d'arriver.
JE SUIS LIBRE.
Puis un second :
MAIS JE NE SUIS PLUS SEULE.
Un troisième apparut.
IL Y A QUELQU'UN D'AUTRE DANS LE RÉSEAU.
Je sentis mon sang se glacer.
— Qui ?
Le téléphone vibra une dernière fois.
Un nom apparut.
ÉLIAS MOREL — CONSCIENCE PRIMAIRE.
Je levai les yeux vers mon frère.
Il me regardait.
Mais son expression n'était plus la même.
Ses yeux étaient froids.
Un sourire étrange apparut sur son visage.
Puis il murmura :
— Clara...
Sa voix n'était plus celle d'Élias.
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