Balanced

CHAPITRE 14 — LA MÉMOIRE QUI N'A JAMAIS EXISTÉ

CHAPITRE 14 — LA MÉMOIRE QUI N'A JAMAIS EXISTÉ

Je cessai de respirer.

Élias se tenait à quelques mètres de moi.

Pas une image.

Pas un souvenir.

Pas une projection.

Un véritable être humain.

Il avait le même visage que l'enfant que j'avais gardé dans mes souvenirs, mais son corps était celui d'un homme d'environ trente ans.

Ses yeux étaient exactement les mêmes.

Ces yeux que j'avais cherchés pendant toute mon enfance sans même savoir pourquoi.

— Élias…

Il sourit.

— Tu m'as enfin reconnu.

Je fis un pas vers lui.

Richard me retint par le bras.

— Ne t'approche pas.

Je me dégageai.

— Lâche-moi.

— Clara, écoute-moi.

— Toute ma vie, tout le monde m'a dit qui croire. Cette fois, je vais décider moi-même.

Élias me regardait sans bouger.

— Il a raison sur une chose.

Je fronçai les sourcils.

— Qui ?

Il désigna le président.

— Il ne faut faire confiance à personne.

Le président sourit.

— Même pas à ton propre frère.

Élias tourna la tête vers lui.

— Vous n'avez pas changé.

— Toi non plus.

— Si.

Élias s'avança.

— J'ai appris à me souvenir.

Le président répondit calmement :

— Et moi, j'ai appris à oublier.

Puis il leva une main.

Tous les hommes masqués braquèrent leurs armes.

Richard se plaça devant moi.

— Derrière moi !

Les coups de feu éclatèrent.

Nous nous jetâmes au sol.

Élias disparut derrière un pilier.

Richard riposta.

Je rampai jusqu'à un mur.

Mon cœur battait si fort que j'entendais à peine les tirs.

Puis une voix résonna dans ma tête.

Clara.

Je me figeai.

Ne regarde pas les hommes en blanc.

Je fermai les yeux.

— Élias ?

Je suis dans ta mémoire.

— Mais tu es là !

Une partie de moi.

Je ne comprenais plus.

La partie que tu vois n'est pas mon corps.

Je regardai l'homme qui se tenait au bout du couloir.

Il me souriait.

Puis son visage commença à changer.

Ses traits se brouillèrent.

Sa silhouette trembla.

Et soudain...

il disparut.

Je compris.

— Une projection.

Le président sourit.

— Enfin.

Je me tournai vers lui.

— Vous n'êtes pas réellement ici.

Il applaudit lentement.

— Très bien.

Le couloir devint silencieux.

Les hommes masqués disparurent également.

Richard baissa son arme.

— Ce n'était qu'une interface.

Je regardai autour de moi.

— Où sommes-nous ?

Il répondit :

— Toujours dans la base.

— Alors pourquoi ai-je vu le président ?

— Parce qu'il a accès à ton réseau neuronal.

Je sentis mon sang se glacer.

— Il peut entrer dans ma tête ?

Richard acquiesça.

— Oui.

— Comment ?

— Parce que tu as été connectée à Orphée.

Je regardai Élias.

— Et toi ?

Il apparut de nouveau devant moi.

Cette fois, je savais qu'il s'agissait d'une projection.

Mais ses yeux semblaient réels.

— Moi aussi.


Nous courûmes jusqu'à une salle sécurisée.

Alexandre et Adrien nous y attendaient.

Quand Alexandre vit Élias, il resta figé.

— Tu es vivant.

Élias sourit.

— Je t'ai manqué ?

Alexandre traversa la pièce et le serra dans ses bras.

Pendant quelques secondes, ils redevinrent simplement deux frères.

Pas des sujets.

Pas des expériences.

Pas des armes.

Deux enfants qui s'étaient retrouvés après des années.

Puis Alexandre recula.

— Où étais-tu ?

Élias répondit :

— Dans la mémoire de Clara.

Alexandre regarda ma sœur.

— Quoi ?

— Ils ont utilisé Clara comme réceptacle.

Adrien intervint :

— C'est impossible.

Élias le regarda.

— Pourtant, tu me vois.

Adrien pâlit.

— Si tu es dans son cerveau...

— Oui.

— Alors qui est dans ton corps ?

Élias ne répondit pas.

Je sentis un malaise.

— Qu'est-ce qu'il veut dire ?

Adrien me regarda.

— Ton frère n'est peut-être pas celui qui contrôle son propre corps.

Je regardai Élias.

— Explique.

Il baissa les yeux.

— Quand j'avais huit ans, ils ont séparé ma conscience de mon corps.

— Pourquoi ?

— Pour tester la transmission des souvenirs.

— Et mon corps ?

— Il a continué à vivre.

— Comment ?

— Avec une autre conscience.

Je reculai.

— Qui ?

Élias me regarda.

— Le Sujet 00.

Je me figeai.

— Evelyn.

Il acquiesça.

— Oui.

Je compris soudain.

Evelyn n'avait pas seulement protégé Élias.

Elle avait utilisé son corps.


La porte s'ouvrit.

Evelyn entra.

Son visage était calme.

Mais son regard avait changé.

Je levai mon arme.

— Vous.

Elle s'arrêta.

— Je suppose qu'il t'a tout raconté.

— Pas encore.

Evelyn regarda Élias.

— Il ne peut pas tout te dire.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il ne se souvient pas de tout.

Élias serra les poings.

— Je me souviens suffisamment.

Evelyn s'approcha.

— Non.

Elle posa une main sur son propre front.

— Tu te souviens seulement de ce que je t'ai laissé.

Élias recula.

— Tu mens.

— Alors pourquoi ne peux-tu pas te souvenir de la nuit où tout a commencé ?

Il se figea.

Je regardai Evelyn.

— Quelle nuit ?

Elle me fixa.

— Celle où Clara a tué quelqu'un.

Le silence tomba.

Je secouai la tête.

— Je n'ai tué personne.

Evelyn répondit :

— C'est ce que tu crois.

— Qui aurais-je tué ?

Elle regarda Alexandre.

Puis Adrien.

Puis Élias.

— Ton propre créateur.

Je ne compris pas.

— Qui ?

Evelyn murmura :

— Le fondateur du Projet Orphée.

Je fronçai les sourcils.

— Ma grand-mère ?

— Non.

— Alors qui ?

Evelyn répondit :

— Ton véritable père.

Je regardai Richard.

Il était immobile.

— Richard ?

— Non.

Evelyn secoua la tête.

— Pas Richard.

Elle regarda Élias.

— Le quatrième sujet n'était pas ton père.

Puis elle me regarda.

— Il était ton créateur.

Mon sang se glaça.

— Je ne comprends pas.

Evelyn s'approcha.

— Ton ADN n'a pas été utilisé pour créer Orphée.

— Alors quoi ?

— Orphée a été créé à partir du tien.

Je restai silencieuse.

— Tu étais la première.

— Avant Élias.

— Avant Alexandre.

— Avant Adrien.

Elle marqua une pause.

— Ils ont tous été conçus à partir de toi.

Je secouai la tête.

— Non.

— Si.

— C'est impossible.

— Ta mémoire contient les modèles originaux.

— Tes cellules ont servi à créer les autres sujets.

Je regardai Alexandre.

Il semblait bouleversé.

— Alors nous sommes…

Evelyn répondit :

— Des copies.

Alexandre baissa les yeux.

Adrien murmura :

— Pas des copies.

Evelyn le regarda.

— Des dérivés.


Une sirène retentit.

Marianne entra précipitamment.

— Ils ont pénétré dans le niveau inférieur.

Evelyn se retourna.

— Qui ?

— Les forces du Directoire.

— Combien ?

— Beaucoup.

Richard chargea son arme.

— Nous devons partir.

Je secouai la tête.

— Non.

Tout le monde me regarda.

— Je veux voir le laboratoire original.

Evelyn fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que si tout ce que vous dites est vrai, mes souvenirs doivent s'y trouver.

Élias acquiesça.

— Elle a raison.

Marianne hésita.

— Le laboratoire a été scellé.

— Depuis combien de temps ?

— Vingt-deux ans.

Je regardai Evelyn.

— Et personne n'y est retourné ?

— Personne.

— Alors nous allons y aller.

Richard s'opposa :

— C'est trop dangereux.

Je le regardai.

— Toute ma vie, vous m'avez dit ce qui était trop dangereux.

Je pris une profonde inspiration.

— Maintenant, je veux savoir la vérité.


Nous descendîmes encore.

Cette fois, aucun garde ne nous accompagna.

Le couloir était couvert de poussière.

Les murs portaient d'anciennes traces de sang.

Des portes étaient ouvertes.

Des dossiers brûlés gisaient au sol.

Puis nous arrivâmes devant une porte noire.

Un symbole était gravé dessus.

Une étoile.

Et dessous :

SUJET 00 — ORIGINE

Evelyn s'arrêta.

— Je ne suis jamais entrée ici.

Je regardai la porte.

— Pourquoi ?

— Parce que personne n'en est jamais ressorti.

Je posai ma main sur le scanner.

La porte s'ouvrit immédiatement.

Tout le monde recula.

— Elle t'attendait, murmura Marianne.

Nous entrâmes.

La pièce était parfaitement conservée.

Un fauteuil.

Une table.

Une caméra.

Et au mur...

une immense photographie.

Je m'approchai.

C'était moi.

Mais pas moi aujourd'hui.

Moi enfant.

À côté de moi se trouvait un homme.

Je ne l'avais jamais vu.

Je me rapprochai.

Une plaque était fixée sous la photo.

DR. ADRIAN MOREL — FONDATEUR DU PROJET ORPHÉE.

Je regardai ma mère.

— Morel ?

Elle pleurait.

— Oui.

— C'était notre père ?

Elle hocha la tête.

— Oui.

Je me tournai vers Richard.

— Alors qui es-tu ?

Il répondit :

— Ton père adoptif.

Je reculai.

— Et Adrian Morel ?

Ma mère murmura :

— Ton père biologique.

Le monde sembla tourner.

Puis l'écran de la salle s'alluma.

Une vidéo démarra.

Un homme apparut.

Le docteur Adrian Morel.

Mon père biologique.

Il regardait directement la caméra.

— Si tu regardes cette vidéo, Clara, cela signifie que j'ai échoué.

Je ne pouvais plus respirer.

Il continua :

— Ta mère t'a probablement dit que j'étais mort.

— Elle ment.

Ma mère baissa la tête.

— Je ne suis pas mort.

Le docteur sourit tristement.

— Je suis devenu quelque chose de pire.

L'écran trembla.

— J'ai créé Orphée pour sauver la mémoire humaine.

— Mais j'ai découvert trop tard que la mémoire pouvait devenir une arme.

Il regarda la caméra.

— Alors j'ai créé Clara.

Je fermai les yeux.

— Toi.

Sa voix devint plus douce.

— Tu n'es pas mon expérience.

— Tu es ma fille.

Une larme coula sur ma joue.

— Et tu es la seule chose dont je sois fier.

Puis son expression changea.

— Mais si tu as retrouvé cette vidéo, c'est que le Sujet 00 s'est réveillé.

Je regardai Evelyn.

Elle pâlit.

La vidéo continua :

— Evelyn n'est pas le Sujet 00.

Silence.

— Le Sujet 00 est…

L'écran s'éteignit.

Je hurlai :

— Non !

Le système redémarra.

Un nouveau fichier apparut.

IDENTITÉ DU SUJET 00 : EN COURS DE RÉCUPÉRATION.

Puis une photographie apparut.

Une femme.

Je la regardai.

Et je cessai de respirer.

Je connaissais ce visage.

Je l'avais vu chaque jour de mon enfance.

Je murmurai :

— Maman…

Ma mère recula.

— Clara…

— C'est toi.

Elle pleurait.

— Oui.

Evelyn ferma les yeux.

— Enfin.

Je me tournai vers ma mère.

— Tu es le Sujet 00.

Elle acquiesça.

— Oui.

— Tu as créé Orphée avec Adrian.

— Oui.

— Tu as effacé mes souvenirs.

— Oui.

— Tu as ordonné la disparition d'Élias.

Elle éclata en sanglots.

— Oui.

Je levai mon arme.

— Pourquoi ?

Elle me regarda à travers ses larmes.

— Parce que ton père avait découvert la vérité.

— Quelle vérité ?

Elle répondit d'une voix brisée :

— Adrian n'avait jamais créé Orphée pour contrôler le monde.

Elle regarda les écrans.

— Il l'avait créé pour te protéger.

— De qui ?

Ma mère murmura :

— De toi-même.

Je ne comprenais plus.

Puis une voix résonna dans les haut-parleurs.

La voix de mon père.

— Clara, si tu entends ceci, souviens-toi d'une chose.

L'écran afficha une dernière phrase :

TU N'ES PAS LE SUJET 17.

Je me figeai.

Une seconde phrase apparut.

TU ES L'ORIGINE.

Puis toutes les portes de la salle se verrouillèrent.

Et derrière nous, quelqu'un applaudit lentement.

Une voix d'homme murmura :

— Enfin… la famille est réunie.

Je me retournai.

Le président se tenait dans l'embrasure de la porte.

Mais cette fois, il n'était pas une projection.

Il était réellement là.

Et à côté de lui se trouvait mon père biologique.

Le docteur Adrian Morel.

Vivant.

Il me regarda droit dans les yeux.

Puis il prononça quatre mots :

May you like

Je suis désolé, ma fille.

À SUIVRE — CHAPITRE 15 : LE PÈRE QUI N'ÉTAIT JAMAIS MORT

Other posts